03/08/2015

La gratuité de la vie

Il y a près d'un an, un journal professionnel confidentiel décidait de faire un numéro sur le thème de la gratuité à travers toutes les disciplines et me posait une question bizarre sur "la gratuité dans l'évolution des espèces". Comme ce thème inhabituel est susceptible d'intéresser certain-e-s d'entre vous, je vous livre ici le fruit de mes réflexions... Bonnes fêtes de Genève !

PS : les commentaires sont ouverts

27/05/2015

L’histoire détournée au Panthéon !

Un nom familier aux oreilles romandes ne sera pas prononcé ce jour au Panthéon, où l'on honore la mémoire du réseau de résistance du Musée de l'Homme de Paris, bien que l'intéressé ait, en son temps pesé autant sur l'histoire que ceux que l’on honore.

                                 Ce nom, c'est celui du Dr George Montandon,                                     ancien étudiant des universités de Genève et Zürich, héritier d’une Montandon.jpggrande famille neuchâteloise comportant de multiples descendants, en particulier dans le domaine de la médecine de haut niveau.

Ethnologue-anthropologue réputé de l’entre deux guerres, spécialiste des classifications raciales (et racistes), Montandon avait pris la nationalité française et dérivé, avec Céline et beaucoup d’autres, dans un antisémitisme délirant et pour lui rémunérateur. « Ethnologue » du Commissariat aux questions juives de Pétain, il donnait, ailleurs et au Musée de l’Homme (où le germanophile Vallois avait remplacé le socialiste Paul Rivet pendant l'occupation nazie), des consultations très chères « d’expertise raciale ». Selon que l’on y était déclaré, sur critères physiques, « plus ou moins juif », on était libéré ou envoyé en camp de concentration. Face au réseau de résistance panthéonisé aujourd’hui et dont on ne saurait méconnaître la réalité et l’héroïsme, il y avait donc un « réseau de collaboration » du Musée de l’Homme de Paris, trou noir de l’épopée panégyrique que nous raconte le nationalisme d’aujourd’hui. Or l’histoire, comme la science, consiste à raconter, sans choix et sans détournements, ce qui dérange comme ce qui flatte, la honte comme la gloire. On en est très loin dans toutes les cérémonies et politiques des nations et des nationalismes d’aujourd’hui…

 

10/03/2015

Femmes et cerveau

Après la "Journée des femmes", dimanche dernier, l'Université de Genève nous propose, la semaine prochaine, la

"SEMAINE DU CERVEAU".

Aurait-on ménagé cet écart dans le temps pour éviter toute confusion ?

Trève de plaisanterie ! La Semaine du Cerveau est une manifestation remarquable qui, chaque année, nous offre une série de conférences, débats, expositions qui nous apprennent chaque fois un peu plus sur notre vie quotidienne, notre corps, son fonctionnement ordinaire et ses maladies. Si vous avez le temps, tous les jours du 16 au 20 mars, détails sur www.semaineducerveau.ch et programme ci-joint Programme_SDC_2015.pdf

Sinon, comment ne pas vous signaler, dans le cadre de la défense de la presse satirique et non-décérébrée, le nouveau Psikopat avec son dossier "Nos amis les cons", vaste programme ! aurait précisé, en son temps le Général de Gaulle ! On attend toujours qu'un distributeur romand ne nous condamne plus à aller l'acheter à l'étranger, ce Psikopat...

Et puis, presque sur le même sujet, la couverture d'un remarquable No 40 de Siné Mensuel, avec juste une petite erreur sur l' "Humanitude" que je corrige, ce jeudi, dans Le Courrier...

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31/10/2014

Inauguration du MEG : cherchez "Charlie" Steve Bourget !

Aujourd'hui même, Genève s'apprête à ouvrir en grande pompe son musée d'ethnographie, somptueusement et coûteusement rénové aux frais du contribuable. Il paraît que l'opération architecturale est magnifique, que les espaces d'exposition multipliés sont remarquables et l'on s'apprête à fêter comme il convient ceux qui travaillent depuis quatre ans à ce grand projet : ce n'est pas tous les jours que l'on rénove ou que l'on ouvre un musée ! Parmi les clous d'une ouverture en fanfare, une exposition Mochica de trésors péruviens anciens, en première mondiale. Voici qui nous sort du provincialisme !

On s'attend donc à voir sur le pont Mr Steve Bourget, proche collaborateur du directeur, spécialiste en art précolombien, responsable du département Amériques et enseignant en archéologie à l'Institut Forel de l'Université. Mais ce Monsieur, qui devait organiser un débat ce mardi au Cercle Genevois d'Archéologie semble avoir disparu sans prévenir, sans doute débordé par l'inauguration de ce soir...

Le petit Vigousse, journal satirique illustré souvent bien informé, témoignait vendredi dernier (No208, 24 octobre p 5, article de Jean-Luc Wenger) d'une rumeur selon laquelle un "cadre éminent" du MEG, d'identité non précisée (sans doute, selon la formule, "connue de la rédaction") serait compromis dans une affaire d'objets volés, retrouvés par la police à son domicile ou par d'autres dans son bureau.

Il a été beaucoup reproché à d'actuels responsables du MEG d'être ou d'avoir été très liés au milieu local des collectionneurs et commerçants en antiquités et art exotiques, qui ont parfois des interprétations très personnelles des lois et des conventions internationales sur les acquisitions, exportations et importations de biens culturels. Ceux-là même qui avaient fait échouer, avec des méthodes "musclées", un précédent projet bien plus scientifique. Sans doute pour contrebalancer cette fâcheuse réputation, le directeur actuel se prétend irréprochable sur le sujet, allant jusqu'à co-présider la commission d'éthique des musées genevois. Une belle réaction, mais qui pourrait être mal partie ! On lui souhaite quand même une belle inauguration et, s'il s'avérait que Vigousse n'a pas complètement tort, il sera toujours temps de consacrer les beaux espaces du MEG à un projet culturel et scientifique intéressant pour tous, plutôt qu'aux intérêts esthétisants et intéressés de quelques privilégiés...

PS : je pensais trouver dans notre Julie un démenti scandalisé des insinuations de Vigousse - depuis une semaine, il y avait le temps - ou bien une enquête plus approfondie les confirmant. Mais je n'y trouve que des éloges du projet et de l'exposition péruvienne, sans mention de Steve Bourget qui, conservateur du département Amériques et spécialiste de la culture impliquée, me semble devoir être cité. J'ai peut-être mal cherché... Mais où est donc passé ce Charlie ?

17/09/2014

Pourquoi et comment les animaux font-ils ce qu'ils font ?

C'est la question à laquelle je tenterai de répondre, à partir de demain, devant les étudiants et ceux que ça intéresse, dans le cadre du cours public "Introduction à la Biologie du Comportement" de l'Université de Genève. Ce sera un cours en dix séances réparties sur l'année universitaire, uniquement pour ceux que ça intéresse. Une participation raisonnable permet aux étudiants inscrits de glaner quelques crédits par le plaisir plutôt que par la douleur. Bien entendu, quand je dis comportements des animaux, ceux des humains sont inclus... Voici, en gros, de quoi il s'agit :

La vie a une histoire, dont nous retrouvons les traces dans les sols entassés des périodes de temps successives du passé. L'actuel et le plus récent en surface, le plus ancien au plus profond. Dans ces sédiments, on trouve les restes fossiles des végétaux et des animaux de l'époque, répartis en centaines de milliers d'espèces pour les végétaux, en millions d'espèces pour les animaux. Buffon, puis Lamarck, classant ces espèces, ont constaté qu'elles se regroupent en "familles", plus ou moins vastes, réunies par le fait qu'elles partagent des caractères communs héréditaires que l'on ne retrouve pas dans les autres familles. Bien que ce soit une idée hérétique et très réprimée par la religion de l'époque, Buffon (Histoire naturelle, générale et particulière... publiée de 1749 à 1789) propose que deux espèces proches par la plupart de leurs caractères le soient parce qu'elles descendent toutes les deux d'une seule espèce ancestrale commune, dont les descendants séparés ont divergé au cours du temps . Lamarck étend cette proposition aux "familles" de plantes, qui seraient ainsi de vraies familles, au sens généalogique, descendantes d'une seule espèce ancestrale, dont les descendantes se sont partagés en lignées de populations indépendantes et divergentes (Flore française 1778). Puis il étend cette idée aux familles d'animaux et propose dans le discours inaugural de son cours de 1800 (publié en 1801), que l'ensemble des espèces vivantes soient issues les unes des autres, selon une généalogie commune et unique, à partir des formes de vie les plus simples. Une idée que Charles Darwin, né en 1809, reprend et diffuse en 1859 dans son Origine des espèces, sans citer La philosophie zoologique de Lamarck (1809), dans laquelle il l'a puisée. L'origine des espèces, outre la vulgarisation de la théorie généalogique de l'histoire du vivant de Buffon et Lamarck, apporte une contribution majeure avec la théorie de la sélection naturelle, inspirée de l'Essai sur le principe de population de Malthus (1798), généralisé au monde vivant, alors que Malthus ne parlait que de fécondité et d'écologie humaines.

 Avec ses théories sur la sélection naturelle (découverte en même temps par Alfred Russel Wallace) et la sélection sexuelle, une des plus importantes contributions de Charles Darwin arrive plus tard dans son traité sur L'expression des émotions chez l'Homme et chez les animaux (1872), considéré comme le manuel fondateur de la biologie du comportement et de l'éthologie animale et humaine. Darwin y montre comment l'origine généalogique commune d'espèces différentes leur procure des organisations anatomiques et physiologiques semblables, qui leurs permettent d'exprimer les mêmes émotions dans les mêmes contextes, et de comprendre cette expression entre espèces proches parentes. C'est l'amorce d'une histoire de l'apparition, des mécanismes et de la transformation des comportements animaux au cours des ères géologiques successives.

La reconstitution des grands traits de cette histoire est un des sujets essentiels du cours public d'Introduction à la Biologie du Comportement (IBC) que je donne dès demain jeudi à 10h15, en cinq séances d'automne et cinq de printemps (rue G Revilliod 12, entrée des étudiants dans la cour derrière la Migros Acacias).

Ce cours IBC est un cours autonome, ouvert à tous les étudiants et au public, pour lequel aucun prérequis n'est demandé. Il comporte une série de chapitres sur la détermination des comportements animaux (génétique et physiologie), l'apprentissage, la territorialité, les structures sociales, les comportements des primates, les traditions et cultures, les comportements humains).

 

 

 

 

 

03/06/2014

Débaptisons la rue de Hollande !

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Certes, elle n'est pas bien grande, et puis ça lui va bien d'être au milieu des banques et des financiers de tout poil.                Mais quand même...                                   Nous courrons le risque que je ne sais quel  Nord Coréen mal informé, retour du stand de tir, pense que notre Genève a voulu honorer le nullissime président des frouzes !

Tiens, à propos de lui, la presse, même la bonne s'énerve et prouve que son facteur d'impact en communication est aussi fort que ses échecs politiques sont énormes. (C'est comme en science où le facteur d'impact de la pire publication, dans la "meilleure" revue, est01.jpg très supérieur à celui du meilleur article dans une revue moyenne. Ce qui n'empêche pas les grandes institutions universitaires de recruter de plus en plus en fonction des facteurs d'impact des chercheurs et non de leurs besoins en matière de recherche et d'enseignement). Donc, Hollande, après son double triomphe électoral, réussit à faire la couverture de notre Psikopat, dont le dossier sexe et politique - reconnaissons-le -était prévu bien avant les élections. Je vous offre la délicate couverture "tête de noeud président".

                         Et puis aussi celle, plus tristounette, de Siné- Mensuel. sine-mensuel-32-home.jpgMais, rassurez-vous!                              Quand Bob Siné déprime, c'est pour mieux préparer les éclats de rire qui suivent.                          

Comme le rappelait souvent Gregory Bateson,on ne perçoit que les différences !

10/05/2014

Exploration du corps, derniers jours !

Il ne vous reste plus que ce soir à 20h et demain dimanche à 17h pour voir à l'auditoire de l'Hôpital Beaumont, au CHUV à Lausanne, la très remarquable pièce "RENCONTRE" écrite et mise en scène par notre François Rochaix à propos de l'anatomiste André Vésale, l'un des premiers voici 500 ans, à avoir osé disséquer des cadavres humains pour éclairer une médecine alors obscurantiste. Morbide ? Pas du tout ! Avec un humour de situations bien rôdé et deux acteurs remarquables (Isabelle Bosson et Daniel Ludwig dans le rôle de Vésale) l'auteur intéresse, amuse et en profite pour poser des tas de questions éthiques extrêment actuelles quant à ce qu'il est permis, interdit ou obligatoire de faire à des corps humains avant ou après la mort. Un bon moment intelligent !

Si vous ratez ces deux occasions, vous avez encore un rattrappage possible le 24 mai à 17h et le 25 à 13h ou 17h dans le cadre des "Mystères de l'UNIL". Vous ne saviez pas que l'Université de Lausanne avait des mystères, franchement moi non plus !

Enfin, si vous ratez tout mais que Vésale vous interpelle, vous avez jusqu'au mois d'Août pour aller voir la passionnante exposition que lui consacre le Musée de la main de la Fondation Verdan (aussi au CHUV). Les chefs d'oeuvre scientifiques et artistiques que constituent les planches anatomiques de Vésale y sont doublement  confrontés aux images les plus spectaculaires des technologies médicales actuelles et à des oeuvres et performances contemporaines. D'excellentes visites guidées sont possibles et, comme moi, vous risquez de mordre aux sujets et d'y passer bien plus de temps que prévu, entre l'art, la science, la médecine et les questionnements sur leurs interactions et leurs limites...

30/09/2013

Au travail, il pleut !

Les diplomates fonctionnaires chercheurs du GIEC me font bien rire avec leurs multiples certitudes à 90% ou 95%, basées sur des simulations numériques aux hypothèses invérifiables et leurs communiqués de presse prévoyant des réchauffements de 0,7 à 4°C, ce qui n'est pas tout à fait la même chose. Mais ils savent que les médias, qui vendent la panique qu'ils provoquent, ne mettront que le 2ème chiffre en gros titre d'articles que personne ne lira jusqu'au bout !

Entendons-nous bien : je ne suis pas en train de vous dire que le réchauffement n'existe pas et que la civilisation du gaspillage ne prépare pas un avenir nauséabond à nos descendants. La fonte des glaciers et des calottes polaires, le dégel des permafrosts et autres montées locales des eaux sont des problèmes aussi graves que les désertifications et déforestations, qui avancent plus vite ici ou là depuis deux siècles, du fait de l'absence de vision collective et à long terme de l'Homo neoliberalus, un primate borné, ravagé par l'addiction à l'argent facile, même si ce dernier ne vaut plus rien à peine gagné. Non, je voulais juste vous dire tout le mal que je pense du GIEC et des grandes et très coûteuses conférences climatiques par lesquels les gouvernements font semblant de faire quelque chose alors qu'ils ne font que du pipeau. Avec nos prétendues démocraties à alternance, ils ne tireraient que des inconvénients immédiats et aucun bénéfice de la moindre politique de bon sens à long terme, qu'il s'agisse d'éducation ou d'économie ! Entre ça et l'OMS qui lance une campagne internationale de mutilations sexuelles invasives (comprendre circoncisions), au prétexte aussi douteux que mal motivé de lutte contre le SIDA, on réalise que les politiques mondiales peuvent être aussi débiles et potentiellement plus catastrophiques que les politiques nationales...

Bon, on est passé brutalement du plein été au presque hiver, à peine chaud. Si l'on n'a pas la chance de pouvoir fuir sous les tropiques, il reste à travailler, par exemple en reprenant les cours publics, entre autres à l'uni jeudi prochain !

Et puis, en attendant la fin des averses, on peut aussi lire, par exemple de la science présentée avec humour et BD's comme dans le dernier "Drosophile"...

couv12mini-0f802.png ...qui vous raconte tout sur les microbes : autant de bactéries dans votre intestin que de cellules dans tout votre corps, et on ne peut pas vivre sans : ça interpelle, comme disent les psys !

Et puis, si vous êtes plus politiques, le dernier Psikopat, en cours de parution, s'interroge sur la guerre technologique à distance et la manière dont elle masque ses crimes à leurs auteurs. Le tout avec humour et bandes dessinées, glauques à souhait ! On peut rire de tout, mais pas avec tout le monde, ...et surtout pas avec notre présidant Maurer, sinon ça gripen, c'est toujours pour la sécurité des faibles femmes...01.jpg

27/06/2013

L’ « excellence » se mérite-t-elle ?

Un club un peu fermé et très élitiste décide de consacrer un numéro de sa revue "L'Archicube" au thème, pour eux nombriliste, "Mérite et excellence", plutôt envahissant dans nos sociétés de compétition.

Oh surprise, ils me demandent d'écrire là-dessus !

Voici donc ce que ça a donné, un peu à contrepied de ce qu'y ont écrit un général, un évêque, un président et trois ratons-laveurs... (référence en bas du texte)





L’ « excellence » se mérite-t-elle ?

 

Vivre pour quoi ?

Le prophète de la sociobiologie, Edward O. Wilson, commence l’un de ses pires ouvrages (réf.3) par une remarque triviale, mais importante :

« L’espèce (humaine) n’a pas de but en soi. »

Ce n’est pas la peine d’en lire plus, mais on peut partir de là pour parler des buts réels ou supposés des êtres vivants, humains compris !

 

La sélection naturelle n’a pas de but

Dans la nature, rien de rationnel n’assigne une finalité à notre existence ; ni à celle de n’importe quelle autre espèce. Pourtant nous choisissons, en général, de continuer à vivre, et essayons de prolonger nos sociétés, nos populations, nos cultures au delà de nos vies. Nos comportements individuels sont guidés, comme ceux d’autres animaux, par des centres nerveux qui poussent à l’action, l’orientent ou l’inhibent. Ils en analysent les effets sous forme de plaisir et de douleur, de récompenses et de punitions. Mémorisées, ces informations affectives modifient les motivations ultérieures face à des situations semblables de l’environnement. Ainsi, entre motivations « innées », « instinctives », internes et apprentissages par essai-erreur, gérés par le système récompense-punition, les animaux remplissent les deux conditions nécessaires de la sélection naturelle : survivre et procréer. Les espèces qui y faillirent une seule fois ne sont pas parvenues jusqu’à nous. N’observant que des espèces qui ont survécu, au moins un certain temps, nous avons a posteriori l’impression qu’elles, ou leurs membres, avaient un but, un projet : celui de durer dans le temps. Il s’agit, bien sûr, d’un biais d’observation !

 

Transmission, apprentissage, tradition

Les espèces sociales utilisent l’interaction entre parent et enfant ou entre pairs, pour d’autres types d’apprentissage, à partir de l’expérience des générations précédentes. L’élevage des jeunes par une mère, un père, un couple ou une communauté est l’occasion d’apprentissage par récompenses-punitions pratiquées par les congénères. Ce qui transmet des traditions par des processus de renforcement, positif ou négatif, et produit des variations de répertoires de comportements entre populations d’une même espèce, même si elles ont des patrimoines génétiques semblables et vivent dans des milieux identiques. Ces traditions, que beaucoup de biologistes n’hésitent plus à qualifier de « culturelles », malgré la réprobation des sciences humaines, portent aussi bien sur l’exploitation des ressources du milieu que sur des variations locales des interactions entre les individus ou entre les sexes.

L’apprentissage par imitation entre jeunes et parents ou pairs semblait l’apanage des vertébrés à sang chaud – certains oiseaux et surtout des mammifères. Mais la découverte des neurones miroirs, par lesquels un animal perçoit le comportement d’un autre, ses conséquences et y accorde le sien, fournit un mécanisme qui, s’il est général, explique la transmission horizontale de savoir-faire et de traditions comportementales (la transmission « horizontale » par les pairs est opposée à la transmission « verticale » selon les généalogies). Des systèmes de neurones miroirs, ou équivalents, sont nécessaires pour régir les comportements synchronisés des animaux, qu’il s’agisse de pariades sexuelles, de déplacements en bancs ou en vols ordonnés des poissons ou des oiseaux, du tango argentin, de ballets ou de jeu d’orchestre.

 

L’inné, l’acquis, l’appris

L’apprentissage par répression-récompense, et plus encore par imitation, permet une modification bien plus rapide des comportements d’une population que la transmission verticale par le patrimoine génétique, l’essai-erreur dans l’environnement et la sélection naturelle. Il permet d’adapter bien plus vite les populations qui le pratiquent à des changements rapides du milieu. Mais il comporte un risque important d’échec par une seule interruption, toujours possible, de l’apprentissage, bien moins fiable que la transmission génétique. Quand des comportements appris conditionnent la survie d’une population, l’apprentissage doit être « sécurisé », en particulier pour les comportements de fuite, alimentaires ou de reproduction. Par exemple, les éthologistes ont montré que, chez des oiseaux et, de façon moins stéréotypée et réversible, chez des mammifères, l’« objet maternel » et le futur « objet sexuel », définissant les comportements filiaux et reproducteurs à venir d’un individu, sont appris pendant deux périodes sensibles successives. Les canetons identifient à vie l’objet maternel treize heures après l’éclosion de l’œuf pendant une heure de temps qui se passe habituellement sous la mère couveuse. Chez les mammifères, la période sensible est plus longue et plus floue, mais se passe normalement auprès d’une mère allaitante. Quant à l’objet sexuel, qui conditionnera les futurs comportements, il est aussi appris par une « empreinte » post natale, plus tardive. L’une comme l’autre de ces empreintes peut être détournée au profit d’objets maternels aberrants (robot plastique ou poule pour des canetons, Konrad Lorenz pour des oies, soigneurs pour des mammifères) ou d’objets sexuels ne permettant pas la procréation (modèle en plastique sonorisé pour des poussins mâles, individus de même sexe ou d’espèces différentes). Si les conditions de la vie sauvage permettent rarement la répétition de tels détournements – la sélection naturelle veille ! -, la captivité provoque souvent des « erreurs » d’empreinte compromettant la survie, la procréation ou les futurs comportements maternels. Par exemple dans le cas fréquent où des soigneurs humains sont objets d’empreintes inappropriées.

L’expérience des grands singes captifs, en particulier de l’orang-outan Wattana (élevée avec des bonobos, elle avait appris leurs mœurs !) montre que leurs comportements sexuels sont appris, au-delà de l’empreinte, et suivent des traditions de leurs espèces ou de ceux avec qui ils sont élevés (réf.2). Des traditions culturelles flexibles et non des réponses stéréotypées à des contraintes génétiques ou physiologiques innées, contrairement à une opinion trop répandue. Ce qui amorce ce que l’on observe chez les humains : une indétermination biologique des orientations et des comportements sexuels, hors peut-être de rares cas, et leur détermination par l’éducation, la culture, l’histoire de la vie de chacun –chacune et ses contingences. Ce point de vue n’est pas l’opinion dominante dans le monde anglo-saxon, où tradition « héréditariste » et opportunisme judiciaire ont, en particulier, conduit à des publications contradictoires présentant de prétendues « preuves » d’une détermination innée – génétique pour les uns, physiologique pour les autres - de l’orientation sexuelle humaine.

 

 

Les cultures

L’absence de projet inné de l’espèce humaine et de ses proches parentes animales impose la régulation par l’apprentissage des comportements de survie et de procréation. Chez les humains parvenus jusqu’à nous, éducation et culture ont assuré ces conditions, ainsi que celle de la reproduction de la culture. Les sociétés traditionnelles assuraient, tant bien que mal, la survie jusqu’à la procréation et la procréation, en général en contrôlant la sexualité. En plus, elles assuraient la reproduction de leurs cultures. Les systèmes politiques et religieux les plus fréquents sont souvent basés sur un pari démographique et sur le prosélytisme, bienveillant, contraint ou guerrier, quitte à perdre une partie de la population.

Les prescriptions culturelles, à travers leurs justifications mythologiques ou idéologiques, vont bien plus loin, dans le détail, qu’il n’est nécessaire au maintien de la population et à la poursuite de la civilisation. Elles manifestent souvent une intransigeance totale vis à vis de variantes équivalentes, qu’il s’agisse de traditions de déguisement improbables ou d’activités cultuelles insolites, dont l’effet sur la reproduction et la transmission n’a rien d’évident. Ce qui débouche, au mieux sur des compétitions permanentes, au pire sur des guerres. L’histoire et l’actualité nous saturent d’exemples ! Il en résulte, dans les cultures dominantes, un culte de l’hégémonie et de la compétition que leurs adhérents appliquent souvent en tout contexte, même inapproprié. A l’intérieur de la même population on oppose, on classe, on hiérarchise les sexes, les genres, les classes sociales, les élèves, les professions, les régions, les villes, les artistes, les clubs sportifs, les écoles, les hôpitaux,… comme si tout problème, tout choix relevait de la compétition. Partout, on veut des « meilleurs », décrétés meilleurs parce que proclamés tels. Bref, on reprend la version Spencer de la théorie de la sélection naturelle : la survie des plus aptes, qui sont les plus aptes parce qu’ils ont survécu, et l’élimination des autres… Imparable tautologie qui néglige ce que l’on sait de la sélection naturelle : la condition de survie est une condition de seuil minimal d’aptitude, pas d’optimisation de celle-ci ; la condition de procréation l’emporte sur elle, le plus souvent ; et les meilleurs reproducteurs, « gagnants » de la fécondité différentielle, ne sont pas une élite (parfois le contraire, comme le notait Malthus !). Surtout, d’autres facteurs que la sélection sont plus importants dans l’évolution des populations peu nombreuses de grands primates, humaines ou non (migrations, dérive génétique, hasards de la recombinaison génétique, contingences de l’histoire et de l’évolution culturelle).

 

Un peu d’histoire des sciences et de politique

La théorie de la sélection « naturelle » fût prise comme argument en faveur de doctrines politiques à la fin du 19ème siècle. Le marxisme stalinien en fit, comme de la génétique, une « science bourgeoise », un épouvantail ; mais Engels et Marx y avaient cherché la justification de la lutte des classes. Dans l’entourage de Charles Darwin, outre son ami Herbert Spencer, Francis Galton, son cousin, et Léonard Darwin, son fils, furent les promoteurs du « darwinisme social », qui voulait améliorer l’espèce humaine par la sélection et donna naissance au mouvement eugéniste. Pour son bien-être futur, ce mouvement voulait changer l’humanité, comme les espèces domestiques, par le choix des reproducteurs et, dans ses formes dures, par l’élimination des prétendus inaptes ou peu performants. La génétique, balbutiante et mal comprise par la plupart, était aux premières loges du projet. Les laboratoires anglo-saxons et allemands s’intitulaient indifféremment laboratoire d’eugénique ou de génétique, si ce n’était les deux à la fois, comme le célèbre laboratoire de Cold Spring Harbor, fondé par Charles Davenport à New York. Un fondateur qui, avec la fondation Rockefeller, fût plus tard l’inspirateur du Kaiser Wilhelm Institut d’anthropologie et eugénique nazi, où s’illustrèrent Eugen Fischer, Otmar von Verschuer et Josef Mengele. Soixante mille personnes furent stérilisées aux Etats Unis sur des critères allant jusqu’à la misère sociale ou l’alcoolisme des parents, autant dans la petite Suède, « état-providence » ! Bien sûr, ce n’était que de l’eugénisme tiède : ces bienfaiteurs de l’humanité laissaient l’eugénisme fort – génocide, solution finale et choix des reproducteurs - à leurs amis nazis.

 

Les idéologies d’aujourd’hui : un lourd passé

La fin de la deuxième guerre mondiale fit classer l’eugénisme dans le camp du mal, sans extirper ses présupposés idéologiques, ni surtout les idées qu’il véhiculait. Ce n’est pas un hasard si James Watson, prix Nobel un peu usurpé pour la double hélice, et un temps successeur de Davenport à la direction de Cold Spring Harbor, s’est illustré par des déclarations sur les noirs rappelant la ségrégation raciale ou les écrits de Murray et Herrnstein, conseillers de Reagan. Ces derniers réactualisèrent les études falsifiées de Jensen sur les « comparaisons raciales d’intelligence ». Un beau monde qui fit partie du Pioneer Fund (qui, depuis l’entre deux guerres « promeut le développement de la race blanche » aux USA) et/ou de l’extrême droite du parti républicain.

 

L’héréditarisme

L’idéologie héréditariste, qui sous tendait l’eugénisme, vient de loin : elle veut que qualités et défauts humains soient transmis inflexiblement des parents aux enfants. Elle a produit les théories du « sang bleu » et de l’élitisme aristocratique, encore en vogue aujourd’hui. C’était un alibi imparable pour justifier les ségrégations sociales et l’endogamie des élites, le refus des « mésalliances ». La découverte par Weismann, en 1896, des conséquences de la recombinaison génétique, qui casse la transmission des parents aux enfants de manière aléatoire, aurait dû y mettre fin. Mais les élites concernées se crispèrent sur le succès de la reproduction sociale par la création d’un système éducatif à plusieurs vitesses, dont les établissements les plus performants étaient inaccessibles aux autres. C’est dans ce système que nous vivons encore aujourd’hui, malgré la recomposition des élites et des coups médiatiques douteux, comme « les banlieues à Sciences Po », qui, avec l’ENA, aura du mal à pratiquer démocratie et promotion sociale. L’archicube Bourdieu n’est plus là, mais ses travaux restent d’actualité quand la ségrégation sociale va de la famille, la crèche, l’école maternelle à l’ENS.

Le capitalisme sauvage a imposé l’héritage des biens fonciers et des outils de production, s’inspirant des castes de l’ancien régime où l’on héritait terres, locaux, techniques et savoirs -faire par voie généalogique. Ces pratiques ne sont plus à l’ordre du jour, hors cas marginaux, en période de révolutions technologiques. Mais nous vivons sous les lois qu’elles ont inspirées. Un héréditarisme culturel, tout aussi fallacieux, double donc l’héréditarisme biologique. Ce dernier se traduit dans le monde anglo-saxon, par la recherche de « causes génétiques » à tous les comportements animaux et humains. On invente les gènes de l’intelligence, le chromosome du crime ou des rabbins Cohen, les gènes de l’homosexualité ou de  l’infidélité conjugale. Rien ne nous est épargné dans les autoproclamées « meilleures revues scientifiques internationales », avec pour points communs des erreurs d’échantillonnage et des interprétations statistiques falsifiées. Ces résultats spectaculaires, souvent en couverture au mois de juillet, ne sont guère reproduits, mais courent dans la société, propulsés par des communiqués de presse et des pseudo sciences comme la « sociobiologie » et la « psychologie évolutionniste ». Pour faire court, celles-ci se résument à un principe « ultra darwiniste », aussi faux que simple : tout comportement observé dans la nature n’existe que parce qu’il maximise le succès reproducteur des gènes de son porteur, qui le déterminent. Allez donc rechercher l’optimisation du succès reproducteur dans l’insémination « en trolleybus » de petits insectes comme les machilis ou dans l’homosexualité humaine !

 

Les systèmes éducatifs

Le projet révolutionnaire de l’égalité des chances n’a cessé d’être remis en question et détourné, y compris par Jules Ferry ! Quand Alfred Binet, au début du siècle précédent, imagine un test pour détecter en deux heures, plutôt qu’en une année d’échec, les élèves incapables, dans l’état, de suivre l’instruction publique obligatoire, c’est pour leur apporter l’assistance qui leur fera rattraper le peloton. Mais les grands savants de Stanford s’en emparent peu après, le bricolent pour que les résultats se répartissent selon une courbe de Gauss et s’intéressent à l’autre queue de la distribution, artificiellement créée, où ils voient l’« élite ». Ou bien à la moyenne, qui permettra les comparaisons raciales que l’on sait, aux Etats Unis de la ségrégation raciale. Et la pratique confirme cette obsession : on investit presque tout dans la formation d’élites, le moins possible dans celle des masses et quasi rien dans celle des handicapés sociaux ou physiques. La science est derrière pour appuyer cela. Une interprétation aberrante de Malthus prétend qu’il faut limiter la reproduction du peuple et encourager celle des élites (dans la version intégrale de l’Essai sur le principe de population, Malthus veut comprendre les mécanismes par lesquels Dieu nous entraîne vers la catastrophe du Jugement dernier et la résurrection des morts. Loin de lui l’idée de s’opposer à la volonté du Seigneur pour le bien de ses paroissiens, comme le lui font dire, de façon absurde, les exégèses « malthusiennes » !).

Les tests de QI sont basés sur des performances très dépendantes de la culture et de ses énormes variations, selon les classes sociales et le sexe en particulier. L’intelligence est proclamée « génétique à 80% », rumeur basée, à la fois sur une interprétation idiote de la notion d’héritabilité et sur une mesure de corrélations de QI dans un grand échantillon de jumeaux monozygotiques étudiés et publiés par Sir Cyril Burt et une collaboratrice. Une enquête minutieuse de Leon Kamin (réf 1) a montré que l’échantillon improbable en question n’a jamais existé, pas plus que la collaboratrice qui était censée avoir fait le travail ! Comme il est bien évident que l’intelligence ne peut bien se développer que dans un cerveau en bon état et dans un milieu favorable, je me rallie de longue date à la formule du regretté Jean-Michel Goux, pour qui il était évident que l’intelligence, pour peu que l’on puisse la définir, est « 100% génétique et 100% due au milieu ! ». Prétendre mesurer la part de ces « composantes » en interaction permanente est dépourvu de sens, même si une analyse de variance ou un coefficient de corrélation mal compris peuvent en donner l’illusion mathématique à des esprits déconnectés du réel…

 

Excellence, élitisme, mérite et éducation

L’alibi de l’élitisme est de reconnaître et former les meilleurs pour les mettre aux commandes pour le plus grand bien de tous. Comme si les compétences techniques se doublaient d’altruisme ! Dans le système  fermé et endogame que représente l’enseignement de qualité dans le monde néolibéral, on exclut le plus grand nombre, de fait ou en probabilité, des chances d’y être intégré. Ce ne sont pas de rares exceptions, quelques « partis de rien », qui masquent l’héritabilité accablante, en France, du passage par les « très grandes » écoles, en Angleterre ou aux Etats Unis par les universités les plus prestigieuses et les plus chères. On se prive de la plus grande partie du recrutement potentiel, donc de la possibilité de trouver « les plus aptes », en admettant que le concept ait un sens. Dans un système où l’argent conditionne tout, la monomanie de l’élite et de l’excellence conduit à tout classer, les humains comme les projets, selon des échelles linéaires uniques, en négligeant la complexité et les dimensions multiples des critères d’évaluation ; à déclarer excellents ceux que les relations, la médiatisation, la propagande et les magouilles ont placés sur le dessus de la pile. Et à ne pas recruter ou financer la masse des autres. Depuis Sarkozy et successeur, et leurs exigences d’excellence et de compétitivité partout, les recrutements et les budgets de la recherche fondamentale, hors quelques niches protégées et quelques projets « excellents » se sont effondrés, ou bien ont été réorientés vers la recherche en entreprise. Sur laquelle il serait vain de prendre une position générale, mais qui fonctionne parfois de bien étrange façon, eu égard à ses objectifs déclarés.

Il en résulte que les promus de notre système d’éducation et de recherche n’ont pas souvent mérité leurs promotions et que la plupart des méritants sont tenus à la porte, pour cause de ségrégation sociale, dès le plus jeune âge.

Le plus étonnant, c’est que ce système marche encore un peu, mais au prix fort et pour des résultats médiocres !

 

Références

 

Leon Kamin (1974) The Science and Politics of IQ, LEA, Potomac.

André Langaney (2012) Ainsi va la vie, éd Sang de la terre, Paris.

Edward O. Wilson (1979 ) On Human Nature, Harvard Univ. Press.

 

in L'archicube n°14 - 01-06-2013   "Mérite et excellence"