12/05/2007

Culture & Rencontre : 20 ans déjà !

L'association Culture & Rencontre fête ses vingt ans demain et publie une plaquette du même nom. J'en extraie, avec l'autorisation amicale de son président, Jean-Jacques Forney, le texte ci-dessous. Le racisme connaît un renouveau inquiétant à Genève, sous des formes qui vont du mépris honteux dans les gestes quotidiens à l'arbitraire, aux bavures et même à la théorisation par un invité du musée d'ethnographie ! (la bonne réponse à la devinette d'hier est 5, on en reparlera...). Il serait temps d'établir des règles du jeu qui évitent l'aggravation sans fin des confrontations liées à la rencontre des cultures lors d'une mondialisation irrépressible.
Dans la même plaquette, on notera l'excellente mise au point sur les OGM de Pierre Spierer, là où le public ne sait plus que croire entre les hurlements des populistes vert-e-s et le cynisme de certaines multinationales.

Rassembler les cultures du monde autour de leur PGCD * ?

André Langaney

* pour ceux- celles qui sont un peu fâché-e-s avec l'arithmétique, rappelons qu'il s'agit du plus grand commun diviseur de deux nombres entiers. L'ironie de notre propos étant de rassembler par un diviseur !

Vue d'une science aussi inhumaine que la biologie d'aujourd'hui, la culture est un ensemble arbitraire de règles, de conditionnements et d'informations qui permettent à une société animale ou humaine de survivre, de procréer et de reproduire cet ensemble, pendant un certain nombre de générations, avant de disparaître avec la population correspondante ou de se transformer en une autre culture. Les cultures sont donc, comme les espèces animales ou végétales, provisoires et exposées à la sélection naturelle. Toutefois, elles subissent cette dernière selon des modalités très différentes de celles des espèces, contrairement à ce que prétend une pseudo- science comme la "sociobiologie". En particulier, du fait de l'importance de la transmission "horizontale" d'information entre les membres de même génération d'une société (opposée à la transmission uniquement "verticale", des parents aux enfants, qui est le propre de la génétique mendelienne), l'évolution des cultures est beaucoup plus rapide que l'évolution génétique. En contre- partie, l'évolution culturelle est beaucoup moins sûre, puisque qu'elle repose sur la répétition, au fil des générations, d'apprentissages souvent longs et complexes. Ceux-ci peuvent, à tout moment, être abandonnés, déformés ou bien oubliés, par leurs porteurs ou par ceux qui doivent les transmettre.
Les cultures humaines diffèrent des autres par la généralité d'un langage à "double articulation" utilisant des signes sonores, gestuels ou écrits pour constituer des mots, qui eux-mêmes s'articulent selon une syntaxe. Il s'agit là d'une performance du cerveau qui n'a rien à voir avec les capacités de production des sons, puisque le langage peut être écrit ou gestuel, tel celui des sourds-muets. Dans l'état actuel des choses, bien que certains mammifères et oiseaux aient une mémoire suffisante, aucune autre espèce que la nôtre n'a su (ou voulu!) pratiquer une syntaxe digne de ce nom. Le langage, ou peut- être l'aptitude à sa pratique, semble donc bien être la dernière composante du "propre de l'humain" après la découverte de multiples compétences stupéfiantes des grands singes ces dernières années.
Un débat important, que nous n'ébaucherons pas ici, consiste à savoir si la fonction première du langage est de communiquer ou d'organiser la pensée et l'action. Ce qui compte ici, c’est qu'il fait les deux dans nos sociétés.
Les civilisations à écriture, très minoritaires au départ, ont, le plus souvent pris l'avantage sur les autres, sans doute parce que l'écrit était plus stable que la tradition orale dans le passé, quand le milieu changeait, en général, lentement. Par contre, de nos jours, l'environnement social, technique et humain change tellement vite que les moeurs dépassent sans cesse des règles écrites devenues inadaptées, souvent avant d'être mises en oeuvre. On constate d'ailleurs, à travers l'audio-visuel et les multi- medias, un retour à la transmission orale. Les textes fondateurs les plus sacrés des religions, écrits en d'autres temps, par et pour des sociétés disparues, connus par de multiples sources, transcriptions, traductions et adaptations contradictoires ont aussi changé depuis leur supposée origine divine. Leurs prédicateurs les plus convaincus en proposent des interprétations contradictoires, conduisant à des pratiques sociales incompatibles. Nous y reviendrons à propos des rencontres des cultures.
La survie dans le temps d'une population nécessite que sa culture lui permette de satisfaire les besoins primaires des individus (sécurité, eau et nourriture, motivation à survivre, sommeil) et de la population (comportement sexuel conduisant à la procréation, élevage des jeunes, transmission à ces derniers du minimum vital de culture). Peu importe ce que la culture impose arbitrairement en plus, tant que ces conditions de base sont satisfaites ! Peu importent les modalités de cette satisfaction, du moment qu'elles conduisent au résultat nécessaire. Les besoins concernant tant la population que les individus sont satisfaits à travers des systèmes physiologiques de récompense/punition, innés ou appris, qui orientent les comportements des individus dans le respect des normes de la culture et de la société. Ces systèmes physiologiques, très archaïques, sont semblables chez tous les vertébrés, humains compris, et ont leurs équivalents chez des invertébrés. Ils concernent, par exemple, la prise de boisson, de nourriture ou les rapports sexuels et constituent notre première source de motivations.
Mais les systèmes récompense/punition sont flexibles et peuvent facilement être détournés de leurs fonctions évolutives par des dérèglements ou des manipulations de la physiologie correspondante. En particulier par des modifications de l'environnement ou de l'apprentissage chez les espèces qui en sont capables. L'introduction de substances agissant sur les centres et circuits neuro- hormonaux de la récompense, de la punition ou du sommeil peut conduire à la dépendance et/ou à la toxicomanie. L'apprentissage d'une culture différente peut conduire à des conflits existentiels avec la culture d'origine. C'est, chez les humains, le cas des conflits de générations entre parents et enfants exposés à des conditions de vie très différentes, soit du fait des transformations rapides de la technique et de la culture, soit du fait de l'immigration. Mais c'est aussi le cas des conflits entre comportement des jeunes et des parents adoptifs, chez les animaux, dans le cas d'adoptions inter- espèces. Deux exemples aident à y voir plus clair quant aux causes de tels conflits. Il est bien connu que les jeunes oiseaux adoptent comme "mère" tout objet mobile perçu pendant une courte période sensible peu après la naissance. Un caneton exposé à une poule treize heure après sa naissance l'adopte comme mère et est, en général, adopté comme rejeton, surtout si elle a couvé son oeuf. Mais cette maternité est soumise à rude épreuve quand, rencontrant une mare, le caneton s'y précipite pour nager, tandis que sa "mère" tente désespérément de l'empêcher d'aller se noyer ! Ici la rencontre de deux composantes du comportement, l'une innée: s'attacher à un objet maternel ou rechercher l'eau pour y nager, l'autre apprise: la nature de l'objet maternel rencontré à la treizième heure fait partie de la culture du caneton.
Le second exemple concerne une amie orang- outan, Wattana. Elle appartenait, de naissance, à cette espèce solitaire dont les comportements sexuels, dans la nature, sont rares, pendant le court oestrus des femelles et plutôt calmes. Les hasards de la gestion des parcs zoologiques l'ont fait élever parmi des bonobos, chimpanzés bien connus pour leurs performances sexuelles permanentes et variées, nombreuses et brèves, entre partenaires de toutes combinaisons de sexes. Eduquée par ce groupe, Wattana fût ensuite "mariée" à un orang mâle qui, d’abord, prit si mal ses grimaces provocatrices et propositions sexuelles explicites qu'il fallut les séparer ! Dans un deuxième temps, introduite dans un groupe familial, Wattana fût acceptée par son fiancé, dont elle modifia culture et comportements, ainsi que ceux des autres membres du groupe !
Ce deuxième exemple souligne que, chez ces primates non humains, les comportements sexuels, sociaux et d'attachement, qui conditionnent la survie du groupe, sont appris, et non innés. Ils peuvent être altérés ou détournés de la fonction reproductive. Chez les bonobos, ils évitent les conflits violents d'intérêt ou de hiérarchie, si fréquents chez les "grands" chimpanzés. Chez les humains, la sexualité peut être orientée vers d'autres fonctions sociales, telles que l'attachement des mâles lors de l'éducation des jeunes, ou, par addiction, vers la seule recherche d'un plaisir sans fonction évolutive claire.



La rencontre des cultures


Les contraintes sélectives évoquées ci-dessus font que les seules cultures humaines parvenues jusqu'à nous sont celles qui assurent à la fois la survie physique, alimentaire et identitaire des populations, en particulier en donnant des règles et structures sociales encadrant les relations sexuelles, la procréation et l'éducation des jeunes. Ce que Conrad Lorenz qualifiait d'"ouverture du programme génétique" fait que, chez les grands singes, beaucoup de ces règles et comportements sont appris, alors qu'ils résultent de contraintes biologiques innées dans d’autres espèces. En conséquence, les structures sociales et les répertoires de comportements, généralement uniques et stables dans les populations d'une même espèce animale, peuvent varier d'une population à l'autre chez les grands singes. Ils varient à l'extrême d'une population humaine à l'autre.
On trouve ainsi des populations humaines vivant dans les environnements les plus variés, exploitant des ressources animales ou végétales très différentes, par des comportements tout aussi diversifiés. Toutes les structures sociales observées dans différentes espèces animales, et bien d'autres, se retrouvent dans nos sociétés où l'on sera monogame ou polygame, souvent polygyne, parfois polyandre, pratiquant ici la fidélité sexuelle ou matrimoniale, là l'infidélité ou la promiscuité. Au- delà des règles déjà variables permettant de satisfaire les besoins fondamentaux individuels et collectifs, nos cultures sont riches de traditions locales introduisant des règles et comportements totalement arbitraires, sans valeur sélective dans la plupart des cas. C'est ce que font les dogmes religieux qui contrôlent les structures sociales, la sexualité et les comportements parentaux à travers les mythologies, les traditions orales, les textes "révélés", les superstitions et les illuminations des prêtres et gourous.
Dans de telles conditions, malgré les proclamations oecuméniques de l'internationale religieuse, il n'y a aucun espoir de concilier entre elles deux traditions religieuses différentes, et encore moins de les concilier avec un idéal de démocratie et de libertés individuelles. Pour ne prendre qu'un exemple, les différentes interprétations de la Bible, du Talmud et du Coran ne sont conciliables ni pour l'un, ni pour l'autre de ces textes, encore moins entre eux. Les communautés religieuses et sociales sont en compétition permanente pour le contrôle des états, des économies et des paroissiens, et cette compétition est responsable de beaucoup de guerres et autres malheurs de l'histoire.
Pour s'en sortir, les humanistes occidentaux et les assemblées internationales ont tenté de définir des droits universels des humains. Ceux-ci visent à introduire une sorte de minimum vital, de "plus grand diviseur commun" des principes sociaux des grandes cultures du monde actuel. Mais ces droits mêmes posent un problème d'objectifs: certaines sociétés voudraient que ce soit des droits individuels qui soient garantis, ce qui n'assure pas la reproduction des sociétés et des cultures. D'autres voudraient que ce soit les droits de familles traditionnelles qui soient pris en compte, ce qui bafoue les libertés individuelles en perpétuant les oppressions familiales. D'autres, enfin, voudraient que l'objectif soit le maintien de la diversité culturelle et religieuse actuelle, c'est à dire le maintien de la barbarie où elle existe et de la compétition sans merci entre les sectes expansionnistes!
La rencontre des cultures n'est pas nouvelle, mais leur confrontation généralisée actuelle est sans précédent. Il serait temps de comprendre que la seule issue pacifique possible passe par le renoncement de la plupart d'entre elles à beaucoup des principes sur lesquels elles sont fondées et à l'accord de ce qui en resterait sur quelques grands principes fondamentaux: un « PGCD culturel », somme toute!

10:26 Publié dans éducation | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

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