10/01/2008

Le désespoir heureux

   Je ne sais pas grand-chose de la vie, mais je crois savoir une chose de la mort : il n'y a rien à en attendre ! Le monde n'existe qu'à travers certaines activités de mon cerveau. Surtout celles que l'on regroupe sous le nom de conscience. Une conscience à laquelle on peut ajouter des rêves, qui laissent peu de traces, de traces conscientes du moins.
    Lorsque mon cerveau cessera de fonctionner, le monde s'arrêtera. Je n'aurai plus jamais mal aux dents, chantait Brassens ! Plus rien n'existera ...
    Alors, me direz-vous, ce n'est pas vrai : le monde continuera sans toi, avec nous, les autres, les fleurs, les oiseaux, les montagnes, les fleuves, les nuages et les galaxies !
    Mais vous avez tort, vous, les autres ! Vous n'êtes que des fictions, des représentations, construites par mon cerveau, autour de mes perceptions. Je ne sais pas si vous existez vraiment, parce que tout ce que je sens, ce que je sais, ce que j'imagine, me montre une image de vous semblable, ou presque, à l'image que miroir et cerveau me donnent de moi. Ou bien, si vous n'êtes que des constructions provisoires de mon cerveau, aussi menteur qu'un miroir déformant ou des images de synthèse. Si n'importe quel écran bien équipé peut faire vivre des animaux et des mondes qui n'existent pas, un cerveau, machine bien plus sophistiquée qu'un super calculateur, m'aurait construit facilement un monde qui n'existe pas en dehors de lui et qui s'arrêterait avec lui ! J'ai peut-être créé un monde de fiction à mon image ... et vous avec !
    Ma première certitude sur ma vie, c'est qu'elle n'a pas de façon concevable et rationnelle de continuer sans mon cerveau, qui est provisoire et dégradable. Qui se construit et se détruit, chaque jour. Qui se détruit plus qu'il ne se construit, à la fin de la vie.
    "No future" est assurément le plus réaliste des slogans, et le désespoir final, le sens unique de la vie. Une vie qui, comme un béret*, n'a pas de sens : ceci n'est pas une vie, nous peint Magritte.
    Alors pourquoi vivre, me direz-vous ?    
    D'abord parce que je suis un singe et que tous les singes sont curieux. Préférer rien à quelque chose ne se justifierait que si j'avais de trop bonnes raisons d'appréhender ce quelque chose. J'en ai déjà eu, j'en aurai sûrement dans un avenir que l'inévitable vieillissement annonce plutôt glauque. Mais, à ce jour, elles ont été insuffisantes, parfois de justesse, pour préférer le rien absolu.
    Les comportements des singes et autres animaux évolués sont gouvernés par le plaisir et la douleur, la recherche de récompense et la fuite de punitions. La curiosité des singes que nous sommes est récompensée par la découverte des plaisirs que notre représentation du monde nous laisse espérer, si petits soient-ils. Elle est punie par les souffrances physiques et psychiques du quotidien.
    Le développement du cerveau des singes, et en particulier de celui des humains, leur donne la capacité d'anticiper ces récompenses et ces punitions et d'en faire un bilan. Certains sont paralysés par le choix et tombent en dépression, en inhibition de l'action, comme disait Laborit. D'autres, si le bilan est trop négatif, mettent fin à leurs jours, parfois avec une belle sérénité. La plupart, enfin, trouvent que l'histoire vaut la peine d'être vécue jusqu'au bout, ou presque. C'est ce que je voulais dire dans le titre : le désespoir heureux. Un oxymoron que mon inconscient a sûrement copié sur le "merveilleux malheur" de mon ami Cyrulnik, mais dont le sujet est bien différent...

*Merci posthume, donc inutile, à Raymond Devos, pour le béret ! Mais je lui ai déjà rendu hommage, de son vivant, dans "Le sexe et l'innovation" et "Le sauvage central".

10:05 Publié dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

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