19/01/2008

La "Nature" n'existe pas !

"Dieu ou la Nature", écrivait souvent Jean Lamarck, professeur au Muséum National d'Histoire Naturelle français, quand il voulait parler de la source de cet ordre qui semble régner dans l'univers auquel nous appartenons. Pour le professeur révolutionnaire (le Muséum avait été fondé par la Convention, sous la Terreur), Dieu avait du plomb dans l'aile, mais la Nature, au moins, était une évidence, avec un grand N.
Comme il est écrit sur le socle de sa statue à l'entrée du Jardin des plantes, à Paris, Lamarck a fondé la "doctrine de l'évolution" (on dit plutôt théorie aujourd'hui, doctrine étant devenu péjoratif). Lamarck n'employait pas le mot "évolution" pour parler de l'histoire de la vie, parce que, pour lui comme pour la plupart de ses contemporains, "évolution" désignait l'histoire de la vie d'un individu, depuis l'oeuf jusqu'à la mort, en passant par le développement dans l'utérus et la vie légale après la naissance. Le mot "évolution" semble avoir été utilisé en premier dans le sens "histoire de la biosphère" par un élève de Lamarck, Virey. Et ceci en 1816, alors que les anglo-saxons, souvent négationnistes et révisionnistes en histoire des sciences, en attribuent le mérite à leur compatriote Spencer, en 1855 seulement. Comme ils attribuent le mérite de la théorie elle-même à Charles Darwin, né en 1809, alors que l'essentiel en avait été compris par Buffon, mort en 1788 avant une probable décapitation par les potes de son élève Lamarck. Lequel disciple publiait, en 1801, son "Discours de l'an VIII", prononcé lors de son cours inaugural de 1800. Dans ce discours, Lamarck propose explicitement trois conclusions :
1) les temps géologiques ont duré des millions d'années (et pas six mille ans comme dans la bible)
2) toutes les espèces vivantes descendent les une des autres, depuis les formes de vie les plus simples (elles forment donc une généalogie unique, un seul "arbre de la vie")
3) les formes de vie les plus simples sont issues du monde minéral, peut-être au fond des océans.
Hormis la troisième proposition, invérifiable, donc non scientifique, Lamarck démontre sa théorie dans "La philosophie zoologique", publiée en 1809, année de naissance de Charles Darwin. Dans le dernier chapitre de celle-ci, Lamarck raconte l'hominisation, en Afrique, à la suite d'une sécheresse qui oblige les singes à descendre des arbres dans la savane, à se redresser et à parler pour communiquer par- dessus les hautes herbes, tout en taillant des outils avec des mains de devant dont ils ne savaient que faire depuis qu'elles ne leur servaient plus à marcher ... Bref, Lamarck avait dû voir Coppens à la télé !
Darwin n'est donc, en rien, l'auteur de la première théorie de l'évolution, proposée avant sa naissance et que l'on continue pourtant à lui attribuer dans les médias et dans l'enseignement, souvent jusqu'à l'université. Au point que l'autre soir, au pied de la statue de Lamarck et après avoir lu "Fondateur de la doctrine de l'évolution", une enseignante annonçait, avec autorité, à 50 gamins, "C'est Darwin !", en dépit de l'inscription de l'autre côté du socle...
L'apport de Darwin est tout autre. Lamarck n'avait que des idées très vagues sur les mécanismes de la transformation des espèces et pensait, en bon révolutionnaire, que l'évolution était une suite de progrès par adaptation, qu'il y avait un sens dans l'histoire de la vie. Comme Condorcet qui pensait que "la perfectibilité de l'homme est infinie", avant qu'on ne lui coupe la tête, du moins ! Lamarck pensait donc que Dieu ou la Nature avait un projet pour l'avenir de l'homme et de la vie, que les humains étaient la dernière étape, provisoire sans doute, dans le perfectionnement du vivant. Dans cette affaire, la Nature, avec un grand N, était la roue de secours de Dieu, qui se faisait rare dès que l'on faisait des sciences naturelles. On lui prêtait des projets, des intentions et une action de type humain, ou plus, sur l'histoire du monde. Outre la mise en forme et la systématisation de la théorie de la sélection naturelle, en s'inspirant de Malthus, de Lamarck et des éleveurs, le plus grand apport de Charles Darwin a été de rejeter cette finalité que tous ses prédécesseurs et lui-même avaient vu dans l'histoire de la vie et des humains. Darwin, croyant au départ et amoureux d'une femme bigote, avait d'abord parlé de Dieu comme du "grand sélectionneur" invisible qui aurait fait aux espèces sauvages ce que les agriculteurs faisaient aux races domestiques : améliorer à son profit. Le divin profit consistait, sans doute, à perfectionner sans cesse ses êtres vivants. Mais, au fur et à mesure des recherches, la main de Dieu se faisait rare et le perfectionnement cherché n'avait rien de général. Ceux dont les traits survivaient étaient les plus féconds et pas les plus aptes ou les plus beaux. Darwin attribuait un rôle de plus en plus important au hasard et aux contingences dans l'histoire d'une nature sans projet évident. Parallèlement, il confiait à demi- mots sa déchristianisation à ses notes secrètes, dont certaines n'ont été dévoilées que depuis peu par sa famille. Ce n'était pas facile, ni avec Emma, sa femme, ni avec lui-même : il avait l'impression d'avoir commis un meurtre, celui de Dieu évidemment !

Dans les discours d'aujourd'hui, pour les grands prêtres du  "baratin durable", la personnalisation d'une Nature en substitut de dieux incertains est constante. On veut la "protéger", comme si elle était menacée dans un projet qu'elle, la nature, n'a pas. Le mysticisme écologique va bien au- delà des pires élucubrations de Lamarck, Condorcet, Teilhard de Chardin, Marx ou Staline sur l'avenir de la vie ou des humains. On veut laisser une terre en bon état à nos descendants, comme si l'on devait un jour être comptable de sa gestion. Certains envisagent même de préserver l'avenir de la vie après l'auto- destruction des humains, pour de nouvelles espèces à venir, meilleures que nous bien sûr !
Sans majuscule, nature est un mot commode pour désigner les environnements terrestres avant action humaine, comme il n'en existe pratiquement plus. Ce ne sont pas des êtres doués de conscience, encore moins de pensée, et ils sont donc les derniers préoccupés par leur disparition. Le problème est donc uniquement la gestion d'environnements forcément humains, de près ou de loin, qui n'ont d'intérêt que par la place qu'ils jouent dans notre qualité de vie, y compris dans nos cultures et dans nos mythes.
Bref, si la "Nature" n'existe pas, il vaudrait peut-être mieux cesser de parler de "nature" : ce n'est pas un concept très utile, cela prête vraiment trop à confusion ...
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Sur Lamarck-Darwin et l'évolution, mon bouquin "La philosophie ... biologique", éd Belin, Paris.


 

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