18/02/2008

Le désir peut-il se satisfaire de la réalité ?

   Ce beau sujet a été donné l'an passé à l'épreuve de philosophie du bac scientifique français. Je ne résiste pas au plaisir de vous le traiter à ma façon...qui m'aurait sans doute valu une note éliminatoire.

    Tout comportement humain, autre que réflexe, est affaire de motivation faisant intervenir différentes parties du système nerveux central, les émotions, la mémoire et l'expérience culturelle et historique du sujet. Les actions déclenchées par ces motivations tendent normalement à maintenir la structure l'organisme ou à assurer la survie de l'espèce. Le désir de nourriture, par exemple, résulte d'une synthèse neuronale entre une pulsion interne d'un centre de la faim de l'hypothalamus, une mise en oeuvre sous la double action des mécanismes assurant les rythmes du cycle quotidien et du système limbique qui, par les émotions positives ou négatives associées à la représentation mentale de la "réalité" de la nourriture disponible, renforce ou inhibe le "désir" induit par la pulsion interne. En retour, un centre de la satiété, de l'hypothalamus lui aussi, inhibe cette pulsion quand les sens périphériques mesurent la satisfaction ou l'impossibilité de poursuivre l'action. Dans cette affaire, la trop célèbre "hypoglycémie" ne semble intervenir de manière appréciable que dans les cas de privation prolongée de nourriture, lorsque l'organisme est en danger, ce qui n'est pas notre quotidien.
    La satisfaction du désir de nourriture repose donc sur un ajustement entre deux impératifs, l'un biologique et l'autre culturel : les vivres accessibles doivent pouvoir satisfaire les besoins nutritifs et récompenser leur consommateur ; leur représentation par les organes des sens doivent les rendre attractifs et ainsi ajuster la représentation culturelle de la nourriture désirée à la pulsion biologique de faim.
    De tels mécanismes sont évidemment faciles à détourner par des conditionnements socio- culturels variés. Ainsi, la valorisation, par la publicité, de la consommation de nourritures ou de boissons gratifiantes conduit-elle à l'obésité et/ou à l'alcoolisme par l'addiction pathologique à la surconsommation. Au contraire, la survalorisation des phénomènes de mode, ou des régimes, conduit, elle, à l'anorexie. Dans les deux cas, un dérèglement culturel, renforcé par la biologie, conduit à des satisfactions aussi artificielles que provisoires, dangereuses à long terme, qu'aucune réalité ne pourra satisfaire durablement.
    Le désir sexuel et le désir d'enfants sont parmi les plus grands paradoxes de la biologie. L'un, comme l'autre, met sérieusement en danger l'"homéostasie" - disons l'équilibre biologique pour faire moins précieux ! - des individus qui les satisfont. Et ce, au seul bénéfice direct de la perpétuation de la communauté à laquelle ils appartiennent. Rien n'est plus banal et, a priori, moins créatif que copuler ; rien n'est plus handicapant, pour toutes les activités positives, que de traîner un ou plusieurs mouflets dépendants. Seulement, bien sûr, les populations qui n'ont pas rempli ces deux conditions aberrantes pour l'individu ont arrêté leur histoire et ne sont pas parvenues jusqu'à nous... C'est un des très grands mérites de Charles Darwin d'avoir compris la contradiction entre la sélection sexuelle, qui pousse à la fécondité à travers le désir sexuel et le désir d'enfants, et son coût, pour les parents, en matière de prise de risque et d'investissement. Ce qui fait qu'au final, ce sont les pères lapins et mères lapines qui l'emportent dans la course à la survie de la sélection naturelle, et non les beaux, grands, forts, courageux ou agressifs. Nos néo-libéraux bornés n'y ont toujours rien compris ...
    Il importe maintenant d'expliquer le mécanisme de ce détournement de comportements qui nous conduit à ces comportements dangereux pour nos intérêts égoïstes. Nous retrouvons, là encore, à des degrés divers, l'interaction incessante et compliquée entre la biologie et la culture. Le désir basique, interne, de copuler, du moins chez le rat mâle, semble lui aussi venir de l'hypothalamus, mais sous le contrôle d'une substance sécrétée par l'hypophyse, glande située sous l'hypothalamus. Par contre, la reconnaissance du futur objet désiré résulte, chez l'oiseau comme chez le mammifère, donc chez l'humain, d'une empreinte, c'est-à-dire d'un apprentissage précoce, post- natal, imprécis, et sans doute réversible, le plus souvent, dans notre espèce. Il va de soi que la culture et ses variations, combinées à l'expérience individuelle d'un sujet, jouent un rôle essentiel dans la détermination de ces désirs et de leurs objets. Ainsi, par exemple, n'en déplaise à certains, dont beaucoup d'idéologues d'extrême droite, ce n'est pas affaire de génétique ou de physiologie si l'homosexualité est banale et autorisée dans certaines sociétés traditionnelles, inexistante ou inconcevable dans d'autres. C'est l'effet d'une histoire et d'une éducation, qui valorisent ici ce qu'elles répriment ailleurs. Il en résulte, comme dans tout apprentissage précoce, une intégration émotive du conditionnement qui fera éprouver aux sujets un véritable désir biologique du partenaire appris et gratifiant. Ce sera, là encore, la porte ouverte à bien des détournements et déviances, que les variations infinies de la culture et des expériences individuelles traduiront, selon les cas, en addictions, répulsions ou simples variantes, plus ou moins efficaces pour l'espèce, plus ou moins gratifiantes pour les sujets concernés. Dans tous les cas, l'ajustement de ces désirs détournés à une réalité sociale et culturelle très mouvante détermine leur avenir et leurs éventuels succès dans l'histoire de l'espèce.
    Le désir et la réalité, si elle existe (ce que nous ne discuterons pas ici) forment donc un système interactif à double rétroaction :
- la réalité organique et l'histoire construisent le désir
- le désir conduit notre action dans l'hypothétique réel.
    Le désir se satisfait de la réalité, si celle-ci le contient dans son espace : c'est ce que l'on appelle souvent le bonheur.
    Le désir est insatisfait, ou frustré, si, par dérèglement biologique, historique ou du réel, les objets du désir sont hors de portée du réel, matériel ou imaginaire : c'est ce que l'on appelle le malheur, qui peut être pathologique, culturel ou historique.

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