16/04/2008

Ziegler, Bettancourt, Federer et eux ...

Un enfant meurt de faim toutes les sept secondes rappelait Jean Ziegler sur une radio qui l'invitait pour la sortie d'un bouquin de plus, qu'il a appelé "L'empire de la honte", que je n'ai pas encore lu. Ce que je voudrais commenter, c'est qu'il faille un livre, pour constituer un événement, pour que Jean Ziegler, ou n'importe qui, puisse rappeler qu'un enfant meurt de faim toutes les sept secondes, quelque part dans notre monde en bonne partie suralimenté. A la louche, cela fait dix à la minute, cinq cents à l'heure, douze mille par jour, cent mille par semaine, quatre cent mille par mois, cent millions par an ! Choisissez l'échelle de temps qui vous frappe le plus, c'est la réalité du monde d'aujourd'hui. Un monde qui, par ailleurs, produit plus de nourriture qu'il n'en faudrait pour tous et où plus de cent millions de nord américains ou d'européens sont suralimentés et obèses tandis que des millions de "bien éduqués" jettent la moitié, ou plus, du contenu de leur assiette.
Jean Ziegler est parfois approximatif dans certaines de ses sources et naïf dans certaines de ses argumentations. Mais il a l'immense mérite de nous obliger à regarder au-dessus du sable dans lequel on nous enfonce nos têtes d'autruches médiatisées (à prendre comme ratiboisées et non comme diffusées). Il reste l'une des rares consciences morales, une des dernières figures "de gauche" du consternant parti socialiste. Une sorte d'abbé Pierre, en mieux, puisque politiquement plus correct et pas religieux. Il a le mérite de vous rappeler que, depuis que j'ai commencé à écrire cette note, plus de cent gosses, pour ne pas parler des adultes, sont morts de faim, ici ou là, et que personne n'en parle, bien que presque tout le monde le sache.
Les médias nous saoûlent avec Bettancourt, qui n'est même pas morte et dont le sort n'est, certes, ni juste ni enviable. Je n'ai rien contre cette grande bourgeoise, au demeurant plutôt sympathique, et je comprends la peine de ses enfants. Mais quand des clowns politico-médiatiques élus aussi "démocratiquement" que Berlusconi claquent mes milliards de world-contribuable pour ne pas ramener Bettancourt et racontent pourquoi avec des airs consternés dans les médias, j'aurais préféré qu'ils déploient l'armée, les médecins, les avions et les médias pour nourrir quelques milliers de gosses et essayer de leur construire un avenir.
Mais non ! La pipolisation- commercialisation de l'"information" fait que Bettancourt a un visage sexy, présentable pour le marketting, tandis que les petits et grands biafrais ou bangladais qui meurent ont de sales gueules et font chuter les ventes. Et la seule chose qui compte, c'est de vendre de la pub, de l'audience, du temps de cerveau médiatizé captif. On devrait écrire médiatizé, avec un z, pour distinguer ce qui est conditionné par le média de ce qui est promu, médiatisé par lui.
Alors bien sûr, le conditionnement par renforcement positif vend mieux que l'annonce des malheurs du monde ! Ce qu'il nous embête Ziegler, avec ses affamés, alors que l'on va jouer à la baballe avec l'euro, vibrer nationaliste en étant les meilleurs du monde avec Federer (oui, je sais, ON a un peu vieilli !) et pécher une ou deux médailles de bronze chez nos amis chinois qui nous préparent de si beaux JO. Merde au Tibet, on s'en fout, les bonzes n'ont qu'à être les meilleurs au saut à la perche ou au polo ! Les médias, comme les jeux des Romains, sont faits pour amuser le peuple et le distraire des malheurs du monde, sans cela il ne surconsommera plus et l'économie s'effondrera, sonnant l'apocalypse et la résurrection des brokers ...
La réélection de Berlusconi, après Sarkozy, montre que la majorité des citoyens européens ne vivent plus dans le monde réel, mais dans une sinistre addiction au méga- jeu électronique que nous organisent les médias. Nous sommes de plus en plus médiatizés, robotizés, mentalement ratiboizés. Nous acceptons ainsi qu'il soit plus urgent de cultiver du soja pour nourrir nos steaks, et du maïs pour abreuver nos 4x4 après le pétrole, que du riz ou du blé pour les affamés. Ou bien de transporter des vieux friqués qui n'en ont pas envie plutôt que de la nourriture ou des médicaments pour des pauvres qui n'ont pas les moyens...
Pas vus dans les médias, pas connus, dormons en paix !
Merci Jean Ziegler, de jouer les anges gardiens ténébreux et de nous rappeler, dans la maigre fenêtre que nous ménagent quelques agents doubles des médias, qu'il y a une conscience humaine universelle qui voit le progrès ailleurs que dans la "croissance" de l'économie et les cours de la bourse, et qu'il est insupportable que mille de nos semblables soient morts de faim depuis que j'ai commencé à écrire cette note !

12:33 Publié dans la politique, autrement | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

Les commentaires sont fermés.