08/09/2008

Pourquoi je roule avec Siné

Comme Siné Hebdo s’intéresse plus aux lendemains qui se marrent qu’au passé consternant, je donnerai ici les raisons qui m’ont fait accepter sans hésiter de rejoindre cette nouvelle équipe et prendre sans nuance le parti de Bob dans le conflit qui l’oppose au sinistre Val, usurpateur en chef à Charlie Hebdo où je fus, il y a bien longtemps et pas très longtemps, chroniqueur scientifique heureux. De vieilles histoires, mais un témoignage de plus…

1) Adieu Charlie, on t’aimait bien …

Je lis beaucoup, j’écris souvent et j’aime raconter des histoires. Pendant trois longues années, j’avais, à la demande de Philippe Val, fourni une chronique hebdomadaire à Charlie Hebdo, joué à « Dédé-la-science ». Ce pseudo, dû comme beaucoup de choses là bas, à François Cavanna évoquait, bien sûr, Raymond-la-science, de la bande à Bonnot. Il s’agissait de la science au sens large, celle de la vie quotidienne plus que celle des grands accélérateurs de particules. Une science infiltrée dans la vie de tous les jours, la politique et sujette aux faiblesses humaines. Et puis aussi drôle que possible, surtout ! Pas la science dure et chiante qui dégoûte les têtes blondes (et encore plus de brunes !). D’ailleurs si, par malheur, j’écrivais trop sérieux, l’un des merveilleux dessinateurs de l’équipe se chargeait de me remettre en place, avec un petit dessin hilarant qui en disait deux fois plus sur le sujet et décourageait de lire ma chronique au-delà du titre. Charb, Luz, Riss, le regretté Bernar, Honoré, et les autres, me donnèrent ainsi une belle leçon de modestie ! Et puis, le temps passant, le rédac.- chef supporta de plus en plus mal mon côté vieux gorille à dos blanc, ou bien l’ironie avec laquelle j’accueillais ses postures d’instit 3ème république vis-à-vis de l’équipe, en général, et des petits jeunes en particulier. Petit à petit, on ne se contentait plus de changer systématiquement mes titres, de couper des phrases qui déplaisaient, même si elles correspondaient à ma pensée ; mais on taillait arbitrairement dans mes écrits ou bien on les censurait lorsque j’abordais des sujets tabous (mais oui, il y en avait plein à Charlie, pas ceux auxquels vous pensez : la philosophie, réservée au chef, la politique non conforme à la pensée du chef, la sensiblerie animalière, les jeux de mots qui font « Canard Enchaîné » - on ne pouvait passer que ceux qu’il ne comprenait pas !). Le sommet fût atteint le jour où Val me commanda une interview « d’au moins 50 000 signes »  de Boris Cyrulnik sur la sémiologie du Front national, du temps où ces voyous avaient pris la mairie de Toulon et, plus ou moins avec leurs alliés RPR « dits de droite », le contrôle de la psychiatrie de la région PACA où Boris exerçait. Boris, au nom de l’amitié, accepta ce qu’il n’aurait certainement pas fait pour Charlie, se mouilla un maximum et travailla même assidument pour le bouquin « Charlie saute sur Toulon ! ». Quand j’arrivai avec le texte commandé, négocié au mot près, j’appris à la rédaction que je n’avais plus que 12 000 signes ; furieux, je contactais Val qui m’en accorda paternellement 15 000, comme si c’était une faveur. Je m’aplatis en excuses auprès de Boris qui accepta, avec le sourire, de renégocier mot à mot ma réduction. Mais, quand le texte parut, dans le journal, comme dans le livre, les déclarations entre guillemets de Boris avaient été complètement charcutées et remaniées par Val. En particulier, tous les passages où Cyrulnik faisait des comparaisons extrême droite - extrême gauche (sans cacher où allaient ses sympathies d’orphelin juif caché par des communistes pendant la deuxième guerre mondiale) avaient été mutilés de la partie gauche. Ceci sans consulter ni l’interviewé, ni l’intervieweur ! Devant des procédés aussi déloyaux, contraires à toute déontologie de la presse, la mort dans l’âme, je ne pouvais, vis-à-vis de Boris et pour me désolidariser de ces méthodes de patron fasciste, que cesser de collaborer avec un journal qui l’avait si mal traité. J’ai donc arrêté dès le lendemain, au prétexte d’un réel manque de temps, et sans conflit, pour pouvoir continuer à fréquenter mes copains dessinateurs et chroniqueurs sur leur lieu de rassemblement habituel. La suite m’a été racontée de première main par ceux qui l’ont vécue, soit une trentaine de personnes de l’équipe passée ou actuelle et une bonne partie de tous ceux qui, démissionnaires ou vidés, sont partis, avant ou après moi.
    Assez bon journaliste et souvent excellent chroniqueur radio, Val se pique d’être un vrai chef, définissant une ligne politique, et, en plus, se prend pour un grand philosophe, appelant Montaigne, Spinoza et Voltaire à la rescousse dès qu’il doit décider de quelle main il va se torcher. A propos de Voltaire, il milita frénétiquement dans le réseau du même nom dont il nous saoulait, jusqu’à ce que le patron dudit réseau nie les attentats du 11 septembre. Il s’aperçut, in extremis, que ce n’était pas tendance... D’après de multiples témoins, les conférences de rédaction du mercredi matin, auxquelles je n’avais jamais eu le temps d’assister, s’étaient peu à peu transformées en messes superchiantes, monopolisées par le sermon du rédac-chef « qu’il fallait écouter deux heures par semaine nous expliquer le monde ». Ensuite, il coupait à la serpe, sans explications, dans les propositions de reportages, de sujets, de dossiers, d’articles. Quiconque n’était pas d’accord se voyait rappeler à l’ordre sur le mode « Cabu et moi sommes actionnaires majoritaires, ceux qui ne sont pas d’accord foutent le camp, tant pis pour leur porte monnaie ! ». Cavanna, Choron, Reiser, Gébé, où étiez-vous ? Siné survivait en envoyant sa zone par fax, mode primitif, mais qui lui évitait d’être massacré par le service d’ordre.
    A propos de porte monnaie, il faut rappeler que Charlie, sous la droite et grâce à quelques couvertures de génie, comme « Le retour des vieilles merdes qui puent » de Tignous (pour annoncer le gouvernement Balladur), Charlie donc, était passé des trente mille exemplaires de la survie difficile à deux, trois puis quatre fois plus. Le journal était devenu une véritable institution et rapportait un maximum de pognon à ses actionnaires, à la SCI – devinez qui ? - qui lui louait très cher ses nouveaux locaux et à ses salariés haut de gamme. Dessinateurs et chroniqueurs réguliers gagnaient confortablement leur vie après les vaches relativement maigres des débuts. Val était un excellent patron, au sens du MEDEF, avec même un zeste social, genre Riboud et une sensibilité aux idéaux de progrès. Même s’il ne fallait pas confondre le dur quotidien que l’on dirige d’une poigne de fer et l’utopie démocratique que l’on vend à longueur de colonnes éditoriales… Le succès dans les médias grisait le jadis interdit de télé. Exprimer ses idées et sa ligne politique lui donnait envie de passer à l’action, sur tous les fronts. La rencontre de Dominique Voynet, ministrable et ministrée, lui donna une frénétique envie de cabinet et il la courtisa assidument bien qu’elle fût loin de ses goûts biométriques et amoureux habituels, et surtout pas très maline. Charlie, quart de rouge et noir désopilant au début, devint peu à peu un machin verdâtre chiant et soporifique, sauvé d’un naufrage prévisible par le talent incontestable de ses dessinateurs néo – fonctionnaires, des dernières plumes historiques et de quelques jeunes habitués à bien travailler ailleurs, maltraités par d’autres patrons fachos.
    Vous imaginez le malaise de toute la rédaction devant l’affaire Siné, que je ne reprendrai pas ici parce que j’étais loin quand tout est arrivé et que tout et trop en a été dit pour cacher la réalité actuelle de Charlie : le « patron » la joue adjudant Chanal vis-à-vis d’employés qui ont besoin de leur fin de mois pour vivre et qui sont obligés de le suivre par chantage au boulot. Et vis-à-vis de Siné que je connais depuis un quart de siècle comme militant anticolonialiste, antiraciste, beaujophile, drôle et libertaire, le faire traiter d’antisémite par les sarkozystes de la LICRA et quelques bobos sionistes du Nouvel Obs est une dégueulasserie dont je n’aurait pas crû même Val capable ! Je ne nierai pas qu’en cherchant bien dans les fonds de tiroir des enregistrements, lorsque Bob avait plus de deux grammes dans le sang, on ait sans doute pu trouver des seconds degrés qui, mêlés aux 13° et placés hors contexte, paraîtraient antisémites. Mais alors il aurait fallu placer des micros cachés à la LICRA et au MRAP où, off record, j’ai entendu souvent les « blagues » les plus atroces sur les chambres à gaz et les camps de concentration. Des blagues d’un style que personne n’aurait pardonné – à juste titre ! – à l’extrême droite et pour lesquelles la LICRA et son festival de brillants juristes pourraient essayer de faire condamner Coluche à titre posthume !
    Voilà, je vous ai raconté, sans ambiguïté, pourquoi, pour moi, Charlie c’est fini, même si certains de mes meilleurs potes restent embarqués sur la galère ! Je regrette juste que, si Val a réellement proposé sa démission, ce dont je doute vu l’hypocrisie du personnage, ceux qui en rêvent depuis dix ans, en gros tout Charlie sauf Cabu, se soient dégonflés. C’est dur, dans le contexte actuel, de quitter une affaire qui roule et qui nourrit, mais c’est insupportable d’être détourné sans cesse d’où on veut aller par un capitaine dictateur, seul maître à bord après un Dieu auquel personne ne croît là bas …

2) A nous Siné !

    Et bien maintenant, on repart avec Siné, et croyez-moi, l’ambiance n’a rien à voir... Tout le mal qu’on vous souhaite, c’est de vous marrer autant à la lecture du journal que nous au comité de rédaction ! Je peux vous garantir que toute ligne qu’on chercherait à imposer à cette joyeuse bande d’anars et de branleurs de talent explosera en zig-zags libertaires et joyeux.

A tous les mercredi, Hasta la victoria sur les cons, siempre !

http://www.sinehebdo.eu/

23:06 Publié dans franco-franchouillard | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

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