07/06/2010

Alzheimer frappe aussi les technologies !

Nos mémoires ne sont pas menacées que par l’usure des neurones. Des pans entiers de passé récent sont effacés par des choix technologiques aberrants, dictés par des industries et commerces sans scrupules !

Les vieux ont abandonné leurs vinyles pour écouter leur musique sur cassettes, puis CD ou DVD. Pourtant, s’ils ont encore une platine, les vinyles sont audibles cinquante ans après. Alors que bandes magnétiques et disques numériques s’effacent vite.

Des films noir et blanc et des tirages papier bien fixés se gardent un siècle. Mais, quand la couleur arrive, le noir et blanc est abandonné. Diapositives et tirages papiers émerveillent, mais virent de couleur et s’effacent en cinq mois à trente ans, selon les marques. Côté images mobiles et sonores, c’est pire ! Sous bonne clim, le cinéma noir et blanc est lisible longtemps, mais en couleur, tout s’évanouit.

Le désastre : la vidéo magnétique et ses cassettes, effacées en trois à dix ans ! Ses normes, ses formats, ses supports changent tant, par des politiques de profit à court terme, qu’il est dur de retrouver un lecteur en état de marche vingt ans après. Et rien n’est lisible si on le retrouve ! Les profits des industriels explosent, mais les matériels vont à la casse non amortis et perdent ce qu’ils devaient sauver. Chez les particuliers, des murs de cassettes VHS, vidéo 8, audio, CD et DVD. La plupart illisibles et inaudibles. Même sort prévu pour les disques durs des ordinateurs et de leurs « sauvegardes ».

Des bonds techniques ont apporté le son, puis la couleur, sur des supports pratiques. Mais aux dépens de la conservation et du suivi. Alors nos sociétés ne sauvegardent plus qu’à court terme et leurs mémoires durables sont plus pauvres que celles du siècle précédent. Des plaques de verre et des tirages jaunis montrent les militaires de la guerre de quatorze. On retrouve de belles photos noir et blanc des grands parents, mais on a perdu les siennes ou celles des parents, en couleur.

Et ces pertes de mémoire ne sont pas que le sort de privés peu avertis ! Certes, les professionnels font parfois mieux. A l’INA (Institut National de l’Audiovisuel), mémoire des télévisions, on peut revoir Desgraupes, de Gaulle, ou Claude François avant son « bain tragique », avec une qualité médiocre. Mais l’INA peut sombrer dans une prochaine charrette du service public… Les grosses usines ne sont pas à l’abri des bavures ! Un collègue de Siné Hebdo me souffle que la NASA a égaré (effacées pour recycler les bandes ?), les vidéos originales du premier débarquement lunaire. De toute façon, elle avait abandonné le matériel de lecture, dépassé ! Pour des images parmi les plus précieuses, il reste de mauvaises copies et des originaux de basse qualité. Un bonheur pour les négationnistes qui les disent bidonnées ! Comme si la NASA ne pouvait pas faire plus beau que vrai en images de synthèse…

Dans la recherche, rien n’est fait pour sauvegarder les données ou même des travaux accumulés par des milliers de chercheurs, au prix de milliards d’argent public. Les œuvres, archives et même les matériels de savants du dix-neuvième siècle sont disponibles. L’huître à propos de laquelle Lamarck et Cuvier ont polémiqué sur l’évolution avant Darwin est visible au Jardin des plantes de Paris, ainsi que ce qu’ils ont écrit à son sujet. Mais le matériel et les archives de leurs successeurs de nos jours sont souvent perdus, faute de collectes ou parce qu’on les a stockés sur des supports dégradables… dégradés. Des manuscrits à la plume et des textes imprimés de 1500 à 1900 sont lisibles, mais les encres du vingtième siècle s’effacent. Ne parlons pas des stylos à billes !

Des ethnologues et des démographes ont accumulé, par des décennies de travail, des informations sur des populations dont le mode de vie a disparu. Par exemple des chasseurs cueilleurs sur lesquels on se pose beaucoup de questions. Dans le stockage de ces données, le passage des consternantes cartes perforées aux bandes magnétiques fût un progrès dans le confort d’utilisation. Mais, même sur les systèmes professionnels, avec les changements de normes, de logiciels et la dégradation des supports, tout se perd. Alors on ressaisit, à partir de listings papier à demi effacés… ou d’un des derniers lecteurs en fonction, si un « taré » a gardé des cartes perforées au sec !

Notre société est la première qui pourrait archiver de manière durable son patrimoine scientifique et culturel. Mais les maffias commerciales et les gouvernements qu’elles contrôlent ne s’intéressent aux mémoires que s’il y a du fric à gagner. Le régime français actuel, par exemple, contrairement à la mitterrandie, méprise les archives et les bibliothèques, et, comme elle, la science et les chercheurs. La mémoire de notre époque devra peut-être plus à Google qu’à des politiques qui laissent surtout de mauvais souvenirs !

André Langaney

PS : j’ai reçu au bouclage de cet article un rapport* des académies des sciences et des techniques françaises paru la veille. Sont donc pas tous Alzheimer comme les disques durs ! C’est pas politique, plus limité et encore moins drôle que ce que je vous raconte. Ils disent qu’il n’y a pas d’autre solution que recopier tout, tout le temps ou les disques en saphir, les deux hors de prix…

Ils recommandent de lancer la recherche – merci pour la recherche !

Les japonais sont déjà sur le coup. Ça vous étonne ?

*Longévité de l’information numérique. Les données que nous voulons garder vont-elles s’effacer ? Par JC Hourcade, F Laloë et E Spitz, éd EDP

In Siné Hebdo 83,

avec un excellent encadré technique d’Olivier Marbot.

10:57 Publié dans dédé siné | Tags : mémoire, archives, images, photo, cinéma, recherche, technologies, durable, profit, court terme | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

Les commentaires sont fermés.