• QUATRE ANS !

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    Honoré, c’était le plus discret, mais pas le moins talentueux, ni le moins cultivé. Si discret qu’il a souvent été oublié dans la liste des victimes et même dans les dessins évoquant le massacre à Paris, le 7 janvier 2015, d’une douzaine de dessinateurs, journalistes et collaborateurs de Charlie Hebdo par des fanatiques religieux. Honoré était un homme curieux de tout, même des sciences qui n’étaient pas la première priorité du journal. Lorsque j’échappais au débat joyeux ou tumultueux sur je ne sais quel thème politique d’actualité, je le voyais souvent se pencher vers moi, derrière sa moustache et du haut de sa longue silhouette. Il me demandait alors une précision sur ma dernière chronique, ou l’explication d’une actualité scientifique confuse. C’était une personne d’une rare douceur, dépourvue d’agressivité, aussi timide qu’empathique. Quand il illustrait un texte, il en sortait l’essentiel, pour motiver à la lecture, renvoyant le sens, du dessin au texte et réciproquement. Son style noir et blanc, simili gravure, était reconnaissable entre mille. Je ne suis pas près d’oublier la fresque d’objets ethnographiques aux têtes de politiciens français qui avait illustré un de mes articles dénonçant le projet de Chirac et Jospin de fermer le Musée de l’Homme à Paris. Le seul nuage, dans mes relations avec Honoré, ce fut lors de notre dernière rencontre, à un salon du livre parisien où j’avais durement critiqué son patron d’alors, dont les méfaits m’avaient fait quitter le journal. Je n’ai jamais su ce qu’Honoré pensait vraiment du personnage en question, mais il est sûr qu’il ne supportait pas la forme de mon propos. Intelligent, humble et allergique à toute violence, Honoré était un chic bonhomme et un très grand dessinateur, trop souvent oublié.

    Cabu et Wolinski, c’étaient, avec Cavanna et Willem, les monuments historiques du journal, et surtout les modèles de presque tous les dessinateurs. Tout les opposait, sauf le talent et l’aisance dans la médiatisation, quitte à de nombreux compromis, en particulier côté Cabu. Il se rattrapait par la dynamique de son trait fabuleux et sa rage anti-militaires-curés-juges-flics-beaufs. Tout en appréciant son très grand talent, j’avais plus d’affinités pour « Wolin » et son côté jouisseur et romantique, observateur amusé du quotidien et de toutes les faiblesses humaines, maniant l’auto- dérision comme pas un.

    Bernard Maris était, à l’époque, l’autre universitaire en fonction au journal. Nous partagions la redoutable particularité d’exercer critique et satire à l’égard de nos confrères principaux et de dénoncer les offenses faites à la connaissance par les politiques et la société, en particulier par d’autres « chers collègues ». Ça crée des liens, même si nos origines et nos disciplines, entre économie et génétique, ne nous prédisposaient pas à beaucoup nous rencontrer. Oncle Bernard se battait inlassablement, autant sur les ondes qu’à l’écrit et dans ses enseignements, contre la religion du marché tout puissant et le fascisme thatchero- reaganien du « il n’y a pas d’alternative possible ». Moi, j’argumentais, aussi rationnel que possible, contre les tenants, principalement anglo-saxons et colonisés européens, du « tout est génétique, tout est fatalité ». Qui est l’héritage de millénaires de préjugés héréditaristes et tellement contraires à ce que la recherche découvre aujourd’hui. Avec Bernard, nous avons essayé d’introduire dans l’esprit de nos lecteurs le doute, seule attitude possible de la science face aux certitudes des imbéciles politiques et médiatiques. Pas facile !

    Tignous et Charb étaient mes meilleurs complices, mes meilleurs amis dans la place, aussi différents que possible l’un de l’autre, tant par leurs immenses talents que par leurs comportements professionnels et personnels. Tignous était un génie du dessin et de l’humour, fonctionnait à l’intuition, avec une vivacité et un sens de la répartie inouïs. Il était aussi généreux et affectueux qu’extraverti. Souvent, par l’auto- dérision, il provoquait des fous-rires mémorables. Dans n’importe quel sujet, il trouvait le détail critique qui ferait rire et penser, quitte à provoquer une gêne qu’il estimait créative. Au contraire, Charb était un intellectuel et militant réfléchi, qui analysait tout dans le détail et était capable de résumer en un dessin un article difficile, extrayant l’essentiel sans dissuader, pour autant, de le lire. Charb était aussi pessimiste que Tignous était plein de joie de vivre. Les deux m'étaient très proches, même si la gestion du journal m’avait éloigné de Charb, bien malgré nous, les derniers temps.

     C’étaient mes collègues, c’étaient mes amis. Talentueux, drôles, intelligents. Défenseurs inconditionnels de la liberté de penser, dessiner, écrire. Passionnés par les problèmes humains et les politiques qui les conditionnent. Ennemis définitifs de tous les totalitarismes et de toutes les censures. Fondamentalement bienveillants tant qu’ils n’étaient pas révoltés par l’obscurantisme ou l’inacceptable. Hostiles à toute violence physique, jusqu’à celle qui les a réduits en bouillie, au fusil d’assaut, voici déjà quatre ans. Parce que des religieux fanatiques et prosélytes ne toléraient pas leur regard critique des textes prétendument sacrés, par lesquels on manipule les foules et les damnés de la terre pour en faire des intolérants, des lyncheurs et des terroristes manipulés. Parce qu’ils analysaient rationnellement les mythes absurdes et contradictoires qui alimentent les guerres, la misère, la destruction de nos libertés et de notre cadre de vie.

    La facilité de communiquer par internet les a exposé à des dangers venus des pires théocraties du bout du monde, celles qui mutilent les enfants, oppriment les femmes, torturent et assassinent les athées, les blogueurs et les journalistes. Le tout au nom du Coran, de la Bible, de la Torah ou d’autres théologies improbables. Des textes antiques, marqués des préjugés ignobles et des pratiques violentes de leurs temps, où emprisonner arbitrairement, torturer, mutiler, assassiner pour délit d’opinion ou pour une pratique honnête de la science était quotidien.

    Ce n’étaient que quelques journalistes parmi les innombrables victimes des obscurantismes religieux et autres violences politiques humaines. Mais ils symbolisaient notre liberté de penser et notre joie de vivre, dans un espace géographique des droits humains qui ne cesse, depuis, de se réduire sous les assauts des prêtres, des tyrans et des fanatiques.

     

                                                     Dédé-la-science

     

    A lire Charlie Hebdo No spécial « Le retour des anti-lumières » du 5/1/2019, mais aussi l’historique dernier des Psikopat No 314 et Siné Mensuel No 82