05/11/2014

La famille pour tous !

Je craque complètement pour ce dessin de couverture du Psikopat qui vient de sortir, avec un dossier "Athéisme et Laïcité" qui ne manquera pas de réjouir tous ceux et celles qui n'en peuvent plus des guerres, des oppressions, du machisme, des massacres, des tortures, des contraintes arbitraires, des textes sacrés violents et obscurantistes que TOUTES les grandes religions nous font subir depuis moins de six mille ans, après mille siècles de paléolithique tranquille et quelques millénaires de néolithique hasardeux. Ce qui rappelle que les primates que nous sommes n'ont attendu ni les prêtres, ni les dogmes pour s'aider, s'occuper des gamins et survivre, malgré des conditions bien plus dures qu'aujourd'hui !

269.jpg

 

 

 

10/05/2014

Exploration du corps, derniers jours !

Il ne vous reste plus que ce soir à 20h et demain dimanche à 17h pour voir à l'auditoire de l'Hôpital Beaumont, au CHUV à Lausanne, la très remarquable pièce "RENCONTRE" écrite et mise en scène par notre François Rochaix à propos de l'anatomiste André Vésale, l'un des premiers voici 500 ans, à avoir osé disséquer des cadavres humains pour éclairer une médecine alors obscurantiste. Morbide ? Pas du tout ! Avec un humour de situations bien rôdé et deux acteurs remarquables (Isabelle Bosson et Daniel Ludwig dans le rôle de Vésale) l'auteur intéresse, amuse et en profite pour poser des tas de questions éthiques extrêment actuelles quant à ce qu'il est permis, interdit ou obligatoire de faire à des corps humains avant ou après la mort. Un bon moment intelligent !

Si vous ratez ces deux occasions, vous avez encore un rattrappage possible le 24 mai à 17h et le 25 à 13h ou 17h dans le cadre des "Mystères de l'UNIL". Vous ne saviez pas que l'Université de Lausanne avait des mystères, franchement moi non plus !

Enfin, si vous ratez tout mais que Vésale vous interpelle, vous avez jusqu'au mois d'Août pour aller voir la passionnante exposition que lui consacre le Musée de la main de la Fondation Verdan (aussi au CHUV). Les chefs d'oeuvre scientifiques et artistiques que constituent les planches anatomiques de Vésale y sont doublement  confrontés aux images les plus spectaculaires des technologies médicales actuelles et à des oeuvres et performances contemporaines. D'excellentes visites guidées sont possibles et, comme moi, vous risquez de mordre aux sujets et d'y passer bien plus de temps que prévu, entre l'art, la science, la médecine et les questionnements sur leurs interactions et leurs limites...

22/04/2014

Pensées à varier !

J'ai attendu un peu pour vous parler du TRES REMARQUABLE numéro d'avril du Psikopat sur l'Education Nationale, Titanic français qui a trouvé ses icebergs entre les réactionnaires et les socio-néo-libéraux. Sorti début avril, vous auriez pu le prendre pour un poisson alors que, sous son plumage d'humour et de BD's, vous y trouverez un ramage philosophique et éducatif majeur et délicat. Il vous reste quelques jours pour vous le procurer avant la parution de son successeur...

Psikopat 263 050080263001.jpg

Sachez quand même que, si vous venez, par exemple, du Valais à Genève en train en lisant ce type de littérature, vous risquez de vous faire tabasser par des tarés, comme ce pauvre lecteur de Fluide glacial dont la Tribune a relaté l'Odyssée. Mais les humoristes sont généreux et Yan Lindingre, boss de FG a décidé de glorifier cette victime de la liberté de lire et de penser en le couvrant de cadeaux et d'abonnements. Il va être glorifié comme lecteur de l'année. Bientôt, certains vont se faire tabasser exprès dans les trains dans l'espoir de récupérer les soixante dix vierges (euh...) de nos rédactions !

A propos de Fluide glacial, j'aggrave leur cas avec une nouvelle rubrique, "C'est fou la science !". Avec la redoutable complicité de "Terreur Graphique", dès le No de mai...    

En tout cas, merci à la Tribune d'avoir dénoncé comme il se doit cet odieux attentat ferroviaire et signalé le comportement de gentleman du réd-chef. Les plus élégants ne sont pas toujours ceux qu'on croit...

Notre ami Cuénod, le plouc chez les bobos, s'est pascalement éclaté à propos du prétendu ressuscité (drôle d'orthographe !) de la semaine. Foi de papyrus (le surnom de Poutine en Crimée)! Il aurait été marié à la divine (autrement) et volage Marie Madeleine. L'intérêt principal de la chose, c'est de montrer comment les églises ont choisi leurs sources parmi des infinités possibles, les ont découpées et rewritées selon leur besoins, et ont "canonisé" quatre Goodbooks, parmi tant d'autres contradictoires, pour faire croire à leurs salades. Comme elles ont "canonisé" des papes de l'Inquisition et veulent en faire autant pour leurs successeurs les plus rétrogrades... Pour ça, comme pour le divorce, faudrait qu'elles apprennent à "décanoniser", mais, contrairement aux sciences, elles ne reconnaissent jamais leurs erreurs...

Moi, ce qui me plaît, à Pâques, c'est l'oeuf. Mais attention, pas n'importe lequel ! Surtout le premier oeuf, issu de la première fécondation du monde vivant, et auquel nous devons toute l'histoire de la biodiversité. Je raconte ça dans Le Courrier, jeudi prochain... Tellement plus important et lourd de conséquences que les ébats éventuels des peoples, style petit Jésus !

 

 

05/02/2014

On va cramer "feu Cavanna"

Ça va sentir la moustache brûlée, comme quand mon grand père cramait la sienne, pour avoir laissé le fer à friser trop longtemps sur le gaz ! Les vrais amis du rital seront là, les faux aussi, ambiance ! Vu le nombre de gens hyper- drôles dans la foule, on ne devrait quand même pas trop s'ennuyer...

Je déteste les crématoriums et leurs ambiances pseudo-religieuses, leur discours de convenance, les bruits de combustion et les vapeurs chimiques qui interrompent l'harmonieux processus du recyclage biologique des cadavres. Il y a toujours l'espoir que la star posthume ait prévu un événement grandiose et marrant, un dernier cadeau à la famille et aux potes. Par exemple, je suis sûr qu'il y aura de l'excellent jazz, à boire le meilleur et des gags de première bourre quand Siné passera le désarmement à gauche. On serait presque impatient de voir ça si on ne l'aimait pas tant vivant !

Mais Cavanna, un vrai agnostique, laïque et républicain... je suppose, a priori, qu'il s'en foutait de ce que l'on ferait des restes de sa belle anatomie qu'une splendide photo d'Arnaud Baumann nous offre en couverture du Siné Mensuel de ce jour, un numéro sans queue ni tête, ou plutôt plein de queues et à deux têtes puisqu'il a deux couvertures, pleines de délicatesse, que je vous laisse découvrir... L'autre couverture, "Comment Hollande redresse la courbe, par Berth est un top comique, dans le style "mauvais goût" du plus chauve des caricaturistes !

COMMUNIQUÉ DE PRESSE-SM28.pdf

Pendant qu'on est dans les risques mortels, le dossier du Psikopat nouveau traite de ceux que les journalistes font courir à la liberté de savoir et de penser dans le monde pognon, business, pub, people, politiquement correct et médiatiquement soumis. Avec une sublime couverture de Carali sur le droit des femmes, que je vous offre, à défaut de mon papier, envoyé trop tard et que vous découvrirez dans une prochaine "tambouille"...

01.jpg


31/01/2014

Ciao CAVANNA ! Dédé-la-science est orphelin

François, tu charries ! Tu étais déjà dans l'histoire, tu n'avais pas besoin de claquer en plus...

Toi l'immigré dont l'amour du pays d'immigration et de sa langue ont fait plus pour la culture francophone que tous ces nationalistes merdeux qui agitent des drapeaux et lancent des référendums débiles !

Toi dont l'humour, la curiosité, la non violence, le culot et la générosité ont fait plus pour toutes les causes perdues que les pleurs et les grincements de dents.

CAVANNA-1erW.jpgEn me nommant ainsi, par référence au Raymond-la-science de la bande à Bonnot (l'artificier des anars qui saoulait toujours tout le monde par ses discours techniques incompréhensibles), tu m'avertissais clairement que ce qui ne serait pas compris de mes écrits n'aurait aucune valeur, quel que soit ton respect pour "ma science". J'essaie donc de la faire passer, partout où elle ne devrait pas être, à des gens qui n'en ont rien à battre, même parfois en mesurant - difficilement ! - mes gros mots, comme ici sur tdg.ch.

François, il y a un truc pour lequel je t'en voudrai toujours. En publiant, il y a bien longtemps "Et le singe devint con...", tu m'as piqué le seul titre possible pour un bouquin sérieux sur l'hominisation. Ça m'a dégoûté de l'écrire ! Dommage, on se serait bien marré... Enfin nous, d'autres sans doute moins, mais tant pis pour eux !

Tu n'existes plus que par nos souvenirs et quelques milliers de pages et dessins admirables, vieux frère. Dommage ! Parce que si tu voyais ce que tous nos potes sont en train de dessiner à ton sujet et tout ce qu'on va picoler en ton honneur, tu partirais d'un éclat de rire éternel...

Tant pis pour toi, tu n'avais qu'à rester !

                           Ciao Bello !              Ni Dieu, ni Maître !


 

06/08/2013

Pourquoi les chats ne sont pas verts ?

C'est la question amusante posée par un ou une cher-chère auditeur-trice de la RTS et que l'on m'a fait suivre sous cette forme : 


Pourquoi ne voyons-nous pas d'animaux (par exemple des chats) avec des poils de couleur verte? Alors qu'à priori cela pourrait leur donner un avantage lorsqu'ils chassent dans les champs.

Il m'a semblé que cette question posait de vrais problèmes fondamentaux, tant dans le domaine de la biologie que dans ceux de la politique et de la psychologie.

Pourquoi ?

Et bien vous le saurez sous peu, pour peu que la canicule vous laisse l'énergie de cliquer sur :

http://www.rts.ch/decouverte/sciences-et-environnement/animaux-et-plantes/5117248-pourquoi-ne-voyons-nous-pas-d-animaux-par-exemple-des-chats-avec-des-poils-de-couleur-verte-alors-qu-a-priori-cela-pourrait-leur-donner-un-avantage-lorsqu-ils-chassent-dans-les-champs.html



27/06/2013

L’ « excellence » se mérite-t-elle ?

Un club un peu fermé et très élitiste décide de consacrer un numéro de sa revue "L'Archicube" au thème, pour eux nombriliste, "Mérite et excellence", plutôt envahissant dans nos sociétés de compétition.

Oh surprise, ils me demandent d'écrire là-dessus !

Voici donc ce que ça a donné, un peu à contrepied de ce qu'y ont écrit un général, un évêque, un président et trois ratons-laveurs... (référence en bas du texte)





L’ « excellence » se mérite-t-elle ?

 

Vivre pour quoi ?

Le prophète de la sociobiologie, Edward O. Wilson, commence l’un de ses pires ouvrages (réf.3) par une remarque triviale, mais importante :

« L’espèce (humaine) n’a pas de but en soi. »

Ce n’est pas la peine d’en lire plus, mais on peut partir de là pour parler des buts réels ou supposés des êtres vivants, humains compris !

 

La sélection naturelle n’a pas de but

Dans la nature, rien de rationnel n’assigne une finalité à notre existence ; ni à celle de n’importe quelle autre espèce. Pourtant nous choisissons, en général, de continuer à vivre, et essayons de prolonger nos sociétés, nos populations, nos cultures au delà de nos vies. Nos comportements individuels sont guidés, comme ceux d’autres animaux, par des centres nerveux qui poussent à l’action, l’orientent ou l’inhibent. Ils en analysent les effets sous forme de plaisir et de douleur, de récompenses et de punitions. Mémorisées, ces informations affectives modifient les motivations ultérieures face à des situations semblables de l’environnement. Ainsi, entre motivations « innées », « instinctives », internes et apprentissages par essai-erreur, gérés par le système récompense-punition, les animaux remplissent les deux conditions nécessaires de la sélection naturelle : survivre et procréer. Les espèces qui y faillirent une seule fois ne sont pas parvenues jusqu’à nous. N’observant que des espèces qui ont survécu, au moins un certain temps, nous avons a posteriori l’impression qu’elles, ou leurs membres, avaient un but, un projet : celui de durer dans le temps. Il s’agit, bien sûr, d’un biais d’observation !

 

Transmission, apprentissage, tradition

Les espèces sociales utilisent l’interaction entre parent et enfant ou entre pairs, pour d’autres types d’apprentissage, à partir de l’expérience des générations précédentes. L’élevage des jeunes par une mère, un père, un couple ou une communauté est l’occasion d’apprentissage par récompenses-punitions pratiquées par les congénères. Ce qui transmet des traditions par des processus de renforcement, positif ou négatif, et produit des variations de répertoires de comportements entre populations d’une même espèce, même si elles ont des patrimoines génétiques semblables et vivent dans des milieux identiques. Ces traditions, que beaucoup de biologistes n’hésitent plus à qualifier de « culturelles », malgré la réprobation des sciences humaines, portent aussi bien sur l’exploitation des ressources du milieu que sur des variations locales des interactions entre les individus ou entre les sexes.

L’apprentissage par imitation entre jeunes et parents ou pairs semblait l’apanage des vertébrés à sang chaud – certains oiseaux et surtout des mammifères. Mais la découverte des neurones miroirs, par lesquels un animal perçoit le comportement d’un autre, ses conséquences et y accorde le sien, fournit un mécanisme qui, s’il est général, explique la transmission horizontale de savoir-faire et de traditions comportementales (la transmission « horizontale » par les pairs est opposée à la transmission « verticale » selon les généalogies). Des systèmes de neurones miroirs, ou équivalents, sont nécessaires pour régir les comportements synchronisés des animaux, qu’il s’agisse de pariades sexuelles, de déplacements en bancs ou en vols ordonnés des poissons ou des oiseaux, du tango argentin, de ballets ou de jeu d’orchestre.

 

L’inné, l’acquis, l’appris

L’apprentissage par répression-récompense, et plus encore par imitation, permet une modification bien plus rapide des comportements d’une population que la transmission verticale par le patrimoine génétique, l’essai-erreur dans l’environnement et la sélection naturelle. Il permet d’adapter bien plus vite les populations qui le pratiquent à des changements rapides du milieu. Mais il comporte un risque important d’échec par une seule interruption, toujours possible, de l’apprentissage, bien moins fiable que la transmission génétique. Quand des comportements appris conditionnent la survie d’une population, l’apprentissage doit être « sécurisé », en particulier pour les comportements de fuite, alimentaires ou de reproduction. Par exemple, les éthologistes ont montré que, chez des oiseaux et, de façon moins stéréotypée et réversible, chez des mammifères, l’« objet maternel » et le futur « objet sexuel », définissant les comportements filiaux et reproducteurs à venir d’un individu, sont appris pendant deux périodes sensibles successives. Les canetons identifient à vie l’objet maternel treize heures après l’éclosion de l’œuf pendant une heure de temps qui se passe habituellement sous la mère couveuse. Chez les mammifères, la période sensible est plus longue et plus floue, mais se passe normalement auprès d’une mère allaitante. Quant à l’objet sexuel, qui conditionnera les futurs comportements, il est aussi appris par une « empreinte » post natale, plus tardive. L’une comme l’autre de ces empreintes peut être détournée au profit d’objets maternels aberrants (robot plastique ou poule pour des canetons, Konrad Lorenz pour des oies, soigneurs pour des mammifères) ou d’objets sexuels ne permettant pas la procréation (modèle en plastique sonorisé pour des poussins mâles, individus de même sexe ou d’espèces différentes). Si les conditions de la vie sauvage permettent rarement la répétition de tels détournements – la sélection naturelle veille ! -, la captivité provoque souvent des « erreurs » d’empreinte compromettant la survie, la procréation ou les futurs comportements maternels. Par exemple dans le cas fréquent où des soigneurs humains sont objets d’empreintes inappropriées.

L’expérience des grands singes captifs, en particulier de l’orang-outan Wattana (élevée avec des bonobos, elle avait appris leurs mœurs !) montre que leurs comportements sexuels sont appris, au-delà de l’empreinte, et suivent des traditions de leurs espèces ou de ceux avec qui ils sont élevés (réf.2). Des traditions culturelles flexibles et non des réponses stéréotypées à des contraintes génétiques ou physiologiques innées, contrairement à une opinion trop répandue. Ce qui amorce ce que l’on observe chez les humains : une indétermination biologique des orientations et des comportements sexuels, hors peut-être de rares cas, et leur détermination par l’éducation, la culture, l’histoire de la vie de chacun –chacune et ses contingences. Ce point de vue n’est pas l’opinion dominante dans le monde anglo-saxon, où tradition « héréditariste » et opportunisme judiciaire ont, en particulier, conduit à des publications contradictoires présentant de prétendues « preuves » d’une détermination innée – génétique pour les uns, physiologique pour les autres - de l’orientation sexuelle humaine.

 

 

Les cultures

L’absence de projet inné de l’espèce humaine et de ses proches parentes animales impose la régulation par l’apprentissage des comportements de survie et de procréation. Chez les humains parvenus jusqu’à nous, éducation et culture ont assuré ces conditions, ainsi que celle de la reproduction de la culture. Les sociétés traditionnelles assuraient, tant bien que mal, la survie jusqu’à la procréation et la procréation, en général en contrôlant la sexualité. En plus, elles assuraient la reproduction de leurs cultures. Les systèmes politiques et religieux les plus fréquents sont souvent basés sur un pari démographique et sur le prosélytisme, bienveillant, contraint ou guerrier, quitte à perdre une partie de la population.

Les prescriptions culturelles, à travers leurs justifications mythologiques ou idéologiques, vont bien plus loin, dans le détail, qu’il n’est nécessaire au maintien de la population et à la poursuite de la civilisation. Elles manifestent souvent une intransigeance totale vis à vis de variantes équivalentes, qu’il s’agisse de traditions de déguisement improbables ou d’activités cultuelles insolites, dont l’effet sur la reproduction et la transmission n’a rien d’évident. Ce qui débouche, au mieux sur des compétitions permanentes, au pire sur des guerres. L’histoire et l’actualité nous saturent d’exemples ! Il en résulte, dans les cultures dominantes, un culte de l’hégémonie et de la compétition que leurs adhérents appliquent souvent en tout contexte, même inapproprié. A l’intérieur de la même population on oppose, on classe, on hiérarchise les sexes, les genres, les classes sociales, les élèves, les professions, les régions, les villes, les artistes, les clubs sportifs, les écoles, les hôpitaux,… comme si tout problème, tout choix relevait de la compétition. Partout, on veut des « meilleurs », décrétés meilleurs parce que proclamés tels. Bref, on reprend la version Spencer de la théorie de la sélection naturelle : la survie des plus aptes, qui sont les plus aptes parce qu’ils ont survécu, et l’élimination des autres… Imparable tautologie qui néglige ce que l’on sait de la sélection naturelle : la condition de survie est une condition de seuil minimal d’aptitude, pas d’optimisation de celle-ci ; la condition de procréation l’emporte sur elle, le plus souvent ; et les meilleurs reproducteurs, « gagnants » de la fécondité différentielle, ne sont pas une élite (parfois le contraire, comme le notait Malthus !). Surtout, d’autres facteurs que la sélection sont plus importants dans l’évolution des populations peu nombreuses de grands primates, humaines ou non (migrations, dérive génétique, hasards de la recombinaison génétique, contingences de l’histoire et de l’évolution culturelle).

 

Un peu d’histoire des sciences et de politique

La théorie de la sélection « naturelle » fût prise comme argument en faveur de doctrines politiques à la fin du 19ème siècle. Le marxisme stalinien en fit, comme de la génétique, une « science bourgeoise », un épouvantail ; mais Engels et Marx y avaient cherché la justification de la lutte des classes. Dans l’entourage de Charles Darwin, outre son ami Herbert Spencer, Francis Galton, son cousin, et Léonard Darwin, son fils, furent les promoteurs du « darwinisme social », qui voulait améliorer l’espèce humaine par la sélection et donna naissance au mouvement eugéniste. Pour son bien-être futur, ce mouvement voulait changer l’humanité, comme les espèces domestiques, par le choix des reproducteurs et, dans ses formes dures, par l’élimination des prétendus inaptes ou peu performants. La génétique, balbutiante et mal comprise par la plupart, était aux premières loges du projet. Les laboratoires anglo-saxons et allemands s’intitulaient indifféremment laboratoire d’eugénique ou de génétique, si ce n’était les deux à la fois, comme le célèbre laboratoire de Cold Spring Harbor, fondé par Charles Davenport à New York. Un fondateur qui, avec la fondation Rockefeller, fût plus tard l’inspirateur du Kaiser Wilhelm Institut d’anthropologie et eugénique nazi, où s’illustrèrent Eugen Fischer, Otmar von Verschuer et Josef Mengele. Soixante mille personnes furent stérilisées aux Etats Unis sur des critères allant jusqu’à la misère sociale ou l’alcoolisme des parents, autant dans la petite Suède, « état-providence » ! Bien sûr, ce n’était que de l’eugénisme tiède : ces bienfaiteurs de l’humanité laissaient l’eugénisme fort – génocide, solution finale et choix des reproducteurs - à leurs amis nazis.

 

Les idéologies d’aujourd’hui : un lourd passé

La fin de la deuxième guerre mondiale fit classer l’eugénisme dans le camp du mal, sans extirper ses présupposés idéologiques, ni surtout les idées qu’il véhiculait. Ce n’est pas un hasard si James Watson, prix Nobel un peu usurpé pour la double hélice, et un temps successeur de Davenport à la direction de Cold Spring Harbor, s’est illustré par des déclarations sur les noirs rappelant la ségrégation raciale ou les écrits de Murray et Herrnstein, conseillers de Reagan. Ces derniers réactualisèrent les études falsifiées de Jensen sur les « comparaisons raciales d’intelligence ». Un beau monde qui fit partie du Pioneer Fund (qui, depuis l’entre deux guerres « promeut le développement de la race blanche » aux USA) et/ou de l’extrême droite du parti républicain.

 

L’héréditarisme

L’idéologie héréditariste, qui sous tendait l’eugénisme, vient de loin : elle veut que qualités et défauts humains soient transmis inflexiblement des parents aux enfants. Elle a produit les théories du « sang bleu » et de l’élitisme aristocratique, encore en vogue aujourd’hui. C’était un alibi imparable pour justifier les ségrégations sociales et l’endogamie des élites, le refus des « mésalliances ». La découverte par Weismann, en 1896, des conséquences de la recombinaison génétique, qui casse la transmission des parents aux enfants de manière aléatoire, aurait dû y mettre fin. Mais les élites concernées se crispèrent sur le succès de la reproduction sociale par la création d’un système éducatif à plusieurs vitesses, dont les établissements les plus performants étaient inaccessibles aux autres. C’est dans ce système que nous vivons encore aujourd’hui, malgré la recomposition des élites et des coups médiatiques douteux, comme « les banlieues à Sciences Po », qui, avec l’ENA, aura du mal à pratiquer démocratie et promotion sociale. L’archicube Bourdieu n’est plus là, mais ses travaux restent d’actualité quand la ségrégation sociale va de la famille, la crèche, l’école maternelle à l’ENS.

Le capitalisme sauvage a imposé l’héritage des biens fonciers et des outils de production, s’inspirant des castes de l’ancien régime où l’on héritait terres, locaux, techniques et savoirs -faire par voie généalogique. Ces pratiques ne sont plus à l’ordre du jour, hors cas marginaux, en période de révolutions technologiques. Mais nous vivons sous les lois qu’elles ont inspirées. Un héréditarisme culturel, tout aussi fallacieux, double donc l’héréditarisme biologique. Ce dernier se traduit dans le monde anglo-saxon, par la recherche de « causes génétiques » à tous les comportements animaux et humains. On invente les gènes de l’intelligence, le chromosome du crime ou des rabbins Cohen, les gènes de l’homosexualité ou de  l’infidélité conjugale. Rien ne nous est épargné dans les autoproclamées « meilleures revues scientifiques internationales », avec pour points communs des erreurs d’échantillonnage et des interprétations statistiques falsifiées. Ces résultats spectaculaires, souvent en couverture au mois de juillet, ne sont guère reproduits, mais courent dans la société, propulsés par des communiqués de presse et des pseudo sciences comme la « sociobiologie » et la « psychologie évolutionniste ». Pour faire court, celles-ci se résument à un principe « ultra darwiniste », aussi faux que simple : tout comportement observé dans la nature n’existe que parce qu’il maximise le succès reproducteur des gènes de son porteur, qui le déterminent. Allez donc rechercher l’optimisation du succès reproducteur dans l’insémination « en trolleybus » de petits insectes comme les machilis ou dans l’homosexualité humaine !

 

Les systèmes éducatifs

Le projet révolutionnaire de l’égalité des chances n’a cessé d’être remis en question et détourné, y compris par Jules Ferry ! Quand Alfred Binet, au début du siècle précédent, imagine un test pour détecter en deux heures, plutôt qu’en une année d’échec, les élèves incapables, dans l’état, de suivre l’instruction publique obligatoire, c’est pour leur apporter l’assistance qui leur fera rattraper le peloton. Mais les grands savants de Stanford s’en emparent peu après, le bricolent pour que les résultats se répartissent selon une courbe de Gauss et s’intéressent à l’autre queue de la distribution, artificiellement créée, où ils voient l’« élite ». Ou bien à la moyenne, qui permettra les comparaisons raciales que l’on sait, aux Etats Unis de la ségrégation raciale. Et la pratique confirme cette obsession : on investit presque tout dans la formation d’élites, le moins possible dans celle des masses et quasi rien dans celle des handicapés sociaux ou physiques. La science est derrière pour appuyer cela. Une interprétation aberrante de Malthus prétend qu’il faut limiter la reproduction du peuple et encourager celle des élites (dans la version intégrale de l’Essai sur le principe de population, Malthus veut comprendre les mécanismes par lesquels Dieu nous entraîne vers la catastrophe du Jugement dernier et la résurrection des morts. Loin de lui l’idée de s’opposer à la volonté du Seigneur pour le bien de ses paroissiens, comme le lui font dire, de façon absurde, les exégèses « malthusiennes » !).

Les tests de QI sont basés sur des performances très dépendantes de la culture et de ses énormes variations, selon les classes sociales et le sexe en particulier. L’intelligence est proclamée « génétique à 80% », rumeur basée, à la fois sur une interprétation idiote de la notion d’héritabilité et sur une mesure de corrélations de QI dans un grand échantillon de jumeaux monozygotiques étudiés et publiés par Sir Cyril Burt et une collaboratrice. Une enquête minutieuse de Leon Kamin (réf 1) a montré que l’échantillon improbable en question n’a jamais existé, pas plus que la collaboratrice qui était censée avoir fait le travail ! Comme il est bien évident que l’intelligence ne peut bien se développer que dans un cerveau en bon état et dans un milieu favorable, je me rallie de longue date à la formule du regretté Jean-Michel Goux, pour qui il était évident que l’intelligence, pour peu que l’on puisse la définir, est « 100% génétique et 100% due au milieu ! ». Prétendre mesurer la part de ces « composantes » en interaction permanente est dépourvu de sens, même si une analyse de variance ou un coefficient de corrélation mal compris peuvent en donner l’illusion mathématique à des esprits déconnectés du réel…

 

Excellence, élitisme, mérite et éducation

L’alibi de l’élitisme est de reconnaître et former les meilleurs pour les mettre aux commandes pour le plus grand bien de tous. Comme si les compétences techniques se doublaient d’altruisme ! Dans le système  fermé et endogame que représente l’enseignement de qualité dans le monde néolibéral, on exclut le plus grand nombre, de fait ou en probabilité, des chances d’y être intégré. Ce ne sont pas de rares exceptions, quelques « partis de rien », qui masquent l’héritabilité accablante, en France, du passage par les « très grandes » écoles, en Angleterre ou aux Etats Unis par les universités les plus prestigieuses et les plus chères. On se prive de la plus grande partie du recrutement potentiel, donc de la possibilité de trouver « les plus aptes », en admettant que le concept ait un sens. Dans un système où l’argent conditionne tout, la monomanie de l’élite et de l’excellence conduit à tout classer, les humains comme les projets, selon des échelles linéaires uniques, en négligeant la complexité et les dimensions multiples des critères d’évaluation ; à déclarer excellents ceux que les relations, la médiatisation, la propagande et les magouilles ont placés sur le dessus de la pile. Et à ne pas recruter ou financer la masse des autres. Depuis Sarkozy et successeur, et leurs exigences d’excellence et de compétitivité partout, les recrutements et les budgets de la recherche fondamentale, hors quelques niches protégées et quelques projets « excellents » se sont effondrés, ou bien ont été réorientés vers la recherche en entreprise. Sur laquelle il serait vain de prendre une position générale, mais qui fonctionne parfois de bien étrange façon, eu égard à ses objectifs déclarés.

Il en résulte que les promus de notre système d’éducation et de recherche n’ont pas souvent mérité leurs promotions et que la plupart des méritants sont tenus à la porte, pour cause de ségrégation sociale, dès le plus jeune âge.

Le plus étonnant, c’est que ce système marche encore un peu, mais au prix fort et pour des résultats médiocres !

 

Références

 

Leon Kamin (1974) The Science and Politics of IQ, LEA, Potomac.

André Langaney (2012) Ainsi va la vie, éd Sang de la terre, Paris.

Edward O. Wilson (1979 ) On Human Nature, Harvard Univ. Press.

 

in L'archicube n°14 - 01-06-2013   "Mérite et excellence"

15/04/2012

GENETIQUEMENT PREDISPOSES POUR APPRENDRE ?

Voici un mois, je reçois de Sept - Iles (c'est au Québec), le mail suivant qui a initié un échange, qui me semble d'intérêt général, avec un professeur de philosophie du lieu.

Je vous le livre donc tel quel, avec l'autorisation, bien sûr, du professeur Cossette, que je remercie de cet échange.

 

Le 15 mars 2012, Patrick Cossette a écrit :

Je m'appelle Patrick Cossette, enseignant de philosophie dans un collège de la province du Québec (Canada).

 

Récemment, j'ai pris connaissance de votre livre Les Hommes. Passé, présent, conditionnel (1988, Armand Colin). Dans ce livre, vous y affirmez que contrairement à l'animal, l'humain est programmé pour apprendre et non pour faire (autrement dit l'humain n'est pas programmé pour faite telle ou telle chose) ; vous y affirmez même que l'animal peut faire des apprentissages complexes, mais qu'il ne peut, contrairement à l'humain, modifier son mode de vie.

 

À ce sujet, j'aurais deux questions.

 

1.      Pouvons-nous y voir là une explication de l'existence des cultures chez l'humain ? Je veux dire qu'étant donné que nous ne sommes pas programmés pour faire telle ou telle chose, nous devons l'apprendre d'un congénère ; mais avant de pouvoir apprendre, si nous ne sommes pas programmés, si ce n'est pas inscrit dans notre «disque dur», nous devons d'abord et avant tout «inventer» nos façons de faire ; ainsi, la culture d'un groupe humain serait l'ensemble de ses inventions de façons de faire, transmis de génération en génération par l'apprentissage.

 

2.      Advenant que ce soit une explication du phénomène culturel chez l'homme, serait-ce une explication matérialiste ? Voyez-vous, le philosophe Luc Ferry offre une explication telle que je viens de décrire de la culture et de l'historicité : il dit que l'humain n'est pas programmé par la nature, et ainsi il doit inventer son mode de vie ; sauf que pour Ferry, absence de programmation naturelle = libre-arbitre/liberté (lui-même parle de surnaturel). Serais-je dans l'erreur si j'interpréterais vos propos comme étant une explication matérialiste de l'origine de la culture, i.e. rivale de celle de Luc Ferry ?

 

La raison de mon intérêt pour votre livre est que j'aimerais présenter brièvement vos principales idées dans le cours d'anthropologie philosophique que je donne.

 

Alors, si votre emploi du temps vous le permet, j'aimerais avoir votre son de cloche sur le sujet.

 

Cordialement,

 

Voici donc mes réponses :

17-03-2012

Bonjour Monsieur Cossette,

 

Tout d'abord, je voudrais rendre à mon vieux maître et ami François Jacob la paternité de la citation :

"L'Homme, lui aussi est programmé, mais il est programmé pour apprendre" qu'il a écrite, sauf erreur dans son livre "La logique du vivant"

Je ne l'avais pas reprise telle quelle parce qu'en 1988 déjà, on était revenu de la notion de programme génétique qui est en voie d'abandon aujourd'hui tant l'analogie du programme est grossière par rapport à ce que l'on sait en génétique. Par ailleurs, je n'écrirais plus aujourd'hui que les autres animaux sont "programmés pour faire" tant on a observé de variations de traditions et de relations à l'environnement dans diverses espèces animales, au point de parler de cultures différentes au sein des espèces, en particulier chez les grands singes.

En fait, comme je l'écrivais déjà dans la réédition en 1987 de mon livre "Le sexe et l'innovation", la grande rupture est entre les animaux qui naissent et peuvent produire la quasi totalité de leurs comportements sans apprentissage et ceux dont la survie et la descendance nécessitent des apprentissages plus ou moins complexes.

Après, la différence entre les humains et les autres animaux est plus affaire de quantité d'apprentissage et de diversification culturelle produites que de rupture entre ceux qui apprennent et les autres.

Sauf pour un seul critère à ce jour : le langage à double articulation des signes pour faire des mots, d'une part et d'autre part des mots selon une syntaxe.

Ces considérations changent, bien sûr, le contexte de vos questions auxquelles je vais essayer de répondre maintenant :

1) Oui, c'est bien évidemment parce que nous sommes les animaux qui "savent" le moins faire de naissance et apprennent jusqu'aux comportements les plus basiques - marcher, se nourrir, ...- que nous avons des possibilités aussi extrêmes de diversification culturelle. Mais, ainsi que je vous le disais plus haut, nous ne sommes pas les seuls à devoir apprendre, ni même à devoir apprendre beaucoup. Beaucoup d'autres espèces de primates, de mammifères, d'oiseaux et même de mollusques sont "programmées pour apprendre" plus ou moins, mais évidemment bien moins que nous. Entre l'araignée qui tisse une toile complexe sans jamais avoir appris et les chimpanzés qui ont des technologies de chasse et de cueillette sophistiquées, mais variables entre populations dans le même environnement, il existe plein de situations intermédiaires avec des proportions d'apprentissage et de traditions culturelles très variables de presque rien jusqu'à beaucoup.

2) Il est clair que mes idées sur l'origine de la culture sont matérialistes pour la simple raison que les sciences que je pratique n'admettent pas d'autres types de raisonnements. Mais elles sont aussi incomplètes et ne prétendent pas avoir réponse à tout. Je ne dirais pas que ces idées sont opposées à celles de Luc Ferry parce que ses propositions que vous rapportez me semblent extrêmement floues par la référence à une "nature" qui programmerait en étant dotée d'une volonté consciente. "Programmé par la nature" pourrait aussi bien qualifier les animaux qui, comme l'araignée, peuvent faire sans apprendre que ceux qui, comme les grands singes et nous, peuvent apprendre, par apprentissage et tradition, les gestes et comportements nécessaires à la survie dans la nature et en société. La survie de nos ancêtres primates anciens et humains fossiles dépendait déjà de traditions culturelles et de technologies de cueillette et de chasse apprises. Et l'idée idiote que ce serait des humains qui auraient inventé la famille, les traditions et les cultures, qu'ils ont nécessairement hérités de leurs ancêtres animaux, réunit d'aussi grands esprits que Jean-Jacques Rousseau et Claude Lévi-Strauss !

Le "surnaturel" très anthropocentrique de Luc Ferry, au delà d'un jeu de mot douteux, repose sur une grave méconnaissance de ce que l'on sait aujourd'hui des comportements et traditions des autres espèces, primates et cétacés en particulier. Que Luc Ferry apprécie ou pas, nos pires excès culturels restent dans le cadre d'une nature qui en a vu d'autres et ne manifeste guère de projet évident.

Quant au libre arbitre, je le vois aussi comme quelque chose qui aurait pu émerger bien avant nous, sous des formes limitées... et dont je crains qu'il ne régresse fort dans les sociétés manipulées par les médias tout puissants d'aujourd'hui !

Vous retrouverez des discussions complémentaires ou sur des sujets liés, au milieu de bien d'autres choses, sur mes blog et site http://alanganey.tdg.ch , http://lecourrier.ch/dede

Ainsi que dans mes livres Le sexe et l'innovation, Le sauvage central, La philosophie biologique.

...

 

 

Le 19 mars 2012, Patrick Cossette répond et je réponds à nouveau - en gras - peu après :

...

D'abord j'ai aimé la nuance que vous apportiez, à savoir que les humains ne sont pas les seuls à être «programmés pour apprendre» (si cette expression est douteuse, pourrions-nous plutôt dire «génétiquement prédisposé à l'apprentissage» ?), que les animaux (du moins certains) ne sont pas exclusivement «programmés pour faire», et qu'ainsi on peut trouver quelque chose qui s'apparente à de la culture chez les animaux, principalement les singes. Cette idée concorde avec ma première compréhension de votre théorie : que l'humain soit la seule espèce ou non à pouvoir apprendre ne change rien, car l'équation [possibilité d'apprentissage = possibilité de culture] reste toujours la même. J'avais déjà eu moi-même cette idée il y a deux ou trois ans, lorsque j'ai commencé à aborder la pensée de Luc Ferry dans mon cours d'anthropologie philosophique : j'ai présenté cette idée à mes élèves en leur disant que ce pouvait être une explication matérialiste de l'origine de la culture, explication qui rivalise avec celle que Luc Ferry met de l'avant dans Le nouvel ordre écologique et Qu'est-ce l'homme ?.

 

Dans votre réponse à mon premier courriel, vous disiez :

«Après, la différence entre les humains et les autres animaux est plus affaire de quantité d'apprentissage et de diversification culturelle produits que de rupture entre ceux qui apprennent et les autres.», ainsi que «Entre l'araignée qui tisse une toile complexe sans jamais avoir appris et les chimpanzés qui ont des technologies de chasse et de cueillette sophistiquées, mais variables entre populations dans le même environnement existent plein de situations intermédiaires avec des proportions d'apprentissage et de traditions culturelles très variables de presque rien à beaucoup».

Je crois comprendre que selon vous, la culture n'est pas une particularité humaine, et qu'il pourrait même y avoir une continuité, une graduation, entre la culture humaine et les cultures chez les animaux. Ai-je bien interprété vos dires ?

 

Oui, à une réserve près : la pratique de langages à double articulation, aujourd'hui chez notre seule espèce, constitue une discontinuité et les scénarios sur son apparition pendant la préhistoire sont spéculatifs.

Le plus vraisemblable est celui de Derek Bickerton, mais il est aussi invérifiable que les autres, donc très hypothétique.

Il est clair aussi que la différence quantitative importante sur les apprentissage et le "volume de culture" possible entre nous et les autres espèces tient à ce stockage linguistique que les autres espèces ne pratiquent pas.

 

Si c'est le cas, votre pensée serait semblable à celle de Frans de Waal sur ce sujet.

 

Je suis assez d'accord sur certains sujets polémiques avec Frans que j'ai rencontré un certain nombre de fois et que j'aime bien.

Je ne peux le suivre en tout, évidemment, malgré mon admiration pour son travail et son talent pour le présenter.

 

J'aurais encore deux autres questions au sujet de Les Hommes. Passé, présent, conditionnel. Vous y affirmiez (si je me souviens, c'est à la page 194 de l'édition de 1988) que les animaux supérieurs peuvent faire des apprentissages compliqués, mais que contrairement aux humains ces apprentissages ne leur permettent pas de remettre en question leur mode de vie et leurs structures sociales :

 

Vous avez raison de rappeler que "Les Hommes..." datent de 1988 !

J'ai beaucoup évolué depuis sur le sujet à cause d'abondantes données nouvelles sur les cultures animales et celles des grands singes en particulier.

Chez les chimpanzés, modes de vie et structures sociales varient significativement d'une population à l'autre de la même sous espèce.

Ma rencontre avec Watana, jeune Orang-Outan femelle élevée avec des Bonobos dont elle avait adopté les comportements sexuels, puis sa rencontre sous mes yeux avec un "fiancé" Orang Outan m'ont fait remettre en question, au moins chez les Anthropomorphes, l'idée que les comportements sexuels animaux étaient régis par des contraintes biologiques innées. Il est clair que, dans cet exemple, ils sont appris. J'ai raconté ça, dans une chronique, du Temps du 15-6-2004. Donc, mea culpa ! Je m'étais trompé par préjugé anthropocentrique.

 

1.      Serait-ce ce qu'on appelle «l'évolution culturelle» ? Je veux dire par là qu'un espèce animale quelconque pourrait peut-être avoir une culture, mais que celle-ci ne changerait pas au fil du temps, ne pourrait pas s'améliorer ou se raffiner

 

Non, justement ! Il est clair que les comportements et les structures sociales des animaux à apprentissage varient à la fois par évolution génétique classique et évolution culturelle et que l'évolution culturelle va beaucoup plus vite.

On en a de nombreux exemples même chez des Oiseaux.

 

Ça demeurerait une culture de base, si je peux dire ainsi.

 

Ça ne peut être qu'une base très changeante au contraire.

 

Si c'est le cas, cette idée se rapprocherait de ce que Luc Ferry appelle l'historicité chez l'Homme dans Qu'est-ce l'homme ?

(excepté que Ferry base sa théorie sur le libre-arbitre plutôt que sur l'apprentissage).

 

Je n'ai pas beaucoup lu Luc Ferry. Je ne connais pas sa notion d'historicité, mais d'après ce que je comprends il est probable qu'il se trompe s'il en fait une exclusivité humaine.

Il m'a agréablement surpris une fois où je l'ai rencontré (malgré nos incompatibilités politiques extrêmes !), mais je ne pense pas qu'il connaisse bien la biologie, du comportement animal en particulier.

 

 

2.      Depuis 1988, avez-vous esquissé une explication pour rendre compte de cette incapacité chez l'animal à pouvoir changer ses modes de vie ?

 

Vous avez la réponse au dessus. Je pensais que ces modes de vie changeaient par sélection génétique de contraintes biologiques et l'on a maintenant plein d'exemples de changements de traditions purement "culturels".

 

Je dois confesser que vous ayant découvert que récemment, votre livre Les Hommes. Passé, présent, conditionnel est le seul de vos ouvrages que j'ai lu.

 

J'ai écrit sur pas mal d'autres sujets depuis, mais mon livre sur les comportements, commencé il y a 12 ans à Montréal, est toujours en chantier ... Le sujet bouge trop vite !

 

 

10:13 Publié dans Philosophie | Tags : philosophie, comportement, apprentissage, culture, traditions, génétique, humain, animaux, singes | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

27/09/2011

La fiction de vivre

 

« Cette histoire est vraie, parce que je l'ai inventée d'un bout à l'autre », clamait Boris Vian.

Comment ne pas souscrire ? La vérité n'est que ce qui traverse, un instant, la conscience de qui parle ou bien écrit. D'ailleurs, ainsi que je le soulignais dans un livre naufragé par l'incompétence éthylique de l'éditeur*, notre vie n'est qu'un récit quotidien, éphémère, mal mémorisé, sans cesse remanié en fonction des approximations de nos sens et des embardées de nos émotions. La réalité et la vérité dont les beaux esprits se drapent sont l'illusion des inconscients. Ou, au mieux, un consensus provisoire entre pratiquants d'une même culture. Tout, dans un discours « rationnel » sur le monde pousse vers le gouffre du relativisme culturel absolu dans lequel sombra Paul Feyerabend** sur la fin de sa vie : toutes les cultures se vaudraient, aucune philosophie ne serait supérieure à aucune autre... Pour caricaturer, l'alchimie vaudrait bien la chimie, l'astrologie, l'astronomie, tout ne serait qu'une question de point de vue et l'occidental actuel n'aurait aucune raison d'être préféré à l'exotique ou au médiéval !

Contre cette approche séduisante, mais bien naïve, de la « démocratie » et de l'égalité des cultures, deux arguments se dressent. Le premier est celui de l'histoire qui fait naître, se transformer et disparaître les sociétés, leurs lois, leurs rites et leurs croyances. Face à l'histoire, les traits culturels et les cultures se maintiennent ou disparaissent. Certains peuvent paraître géniaux et disparaître, d'autres débiles et se répandre, ce sont les derniers qui l'emportent au bilan de la sélection naturelle. Vous pouvez aimer autant les quatuors à corde croates du moyen âge que Lady Gaga. Mais vous avez provisoirement perdu... Et puis la nécessité du choix individuel fait que le temps décide, contre qui ne décide pas,.

Dans nos sociétés revenues à l'oral par l'audio-visuel, les bons conteurs tendent à l'emporter sur les bons travailleurs, que ce soit dans le discours politique, dont on ne parlera pas ici, ou dans le discours scientifique. Le triomphe médiatique des « docu - fictions » sur les documentaires illustre bien cette tendance de notre société de l'esbroufe capitaliste où le clinquant de l'emballage a plus d'effet que la qualité du contenu. C'est désolant pour qui travaille le contenu, mais ce n'est guère étonnant pour qui connaît le rôle des émotions dans la communication...

Les religions racontent des mondes de fiction dont les vies éternelles, les miracles et les résurrections sont des offenses à l'intelligence la plus élémentaire et dont le minimum de logique des sciences ne conserve rien, hors l'histoire des avatars culturels. D'outre tombe, Feyerabend malade et vieillissant nous souffle que cette science n'était qu'un mythe de plus. J'en retiens que la science est certes une fiction que je construis sans cesse. Mais sa méthode me semble, bien appliquée, produire des consensus plus larges que ceux des arbitraires culturels locaux. Une fiction de plus ?

*Le sauvage central

** Relire Contre la méthode, de Paul Fayerabend, Le Seuil, Paris.

In Le Courrier du 22-6-2011

 

 

 

 

 

15:14 Publié dans Philosophie | Tags : vie, discours, conscience, religion, relativisme, culture, feyerabend | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

18/02/2008

Le désir peut-il se satisfaire de la réalité ?

   Ce beau sujet a été donné l'an passé à l'épreuve de philosophie du bac scientifique français. Je ne résiste pas au plaisir de vous le traiter à ma façon...qui m'aurait sans doute valu une note éliminatoire.

    Tout comportement humain, autre que réflexe, est affaire de motivation faisant intervenir différentes parties du système nerveux central, les émotions, la mémoire et l'expérience culturelle et historique du sujet. Les actions déclenchées par ces motivations tendent normalement à maintenir la structure l'organisme ou à assurer la survie de l'espèce. Le désir de nourriture, par exemple, résulte d'une synthèse neuronale entre une pulsion interne d'un centre de la faim de l'hypothalamus, une mise en oeuvre sous la double action des mécanismes assurant les rythmes du cycle quotidien et du système limbique qui, par les émotions positives ou négatives associées à la représentation mentale de la "réalité" de la nourriture disponible, renforce ou inhibe le "désir" induit par la pulsion interne. En retour, un centre de la satiété, de l'hypothalamus lui aussi, inhibe cette pulsion quand les sens périphériques mesurent la satisfaction ou l'impossibilité de poursuivre l'action. Dans cette affaire, la trop célèbre "hypoglycémie" ne semble intervenir de manière appréciable que dans les cas de privation prolongée de nourriture, lorsque l'organisme est en danger, ce qui n'est pas notre quotidien.
    La satisfaction du désir de nourriture repose donc sur un ajustement entre deux impératifs, l'un biologique et l'autre culturel : les vivres accessibles doivent pouvoir satisfaire les besoins nutritifs et récompenser leur consommateur ; leur représentation par les organes des sens doivent les rendre attractifs et ainsi ajuster la représentation culturelle de la nourriture désirée à la pulsion biologique de faim.
    De tels mécanismes sont évidemment faciles à détourner par des conditionnements socio- culturels variés. Ainsi, la valorisation, par la publicité, de la consommation de nourritures ou de boissons gratifiantes conduit-elle à l'obésité et/ou à l'alcoolisme par l'addiction pathologique à la surconsommation. Au contraire, la survalorisation des phénomènes de mode, ou des régimes, conduit, elle, à l'anorexie. Dans les deux cas, un dérèglement culturel, renforcé par la biologie, conduit à des satisfactions aussi artificielles que provisoires, dangereuses à long terme, qu'aucune réalité ne pourra satisfaire durablement.
    Le désir sexuel et le désir d'enfants sont parmi les plus grands paradoxes de la biologie. L'un, comme l'autre, met sérieusement en danger l'"homéostasie" - disons l'équilibre biologique pour faire moins précieux ! - des individus qui les satisfont. Et ce, au seul bénéfice direct de la perpétuation de la communauté à laquelle ils appartiennent. Rien n'est plus banal et, a priori, moins créatif que copuler ; rien n'est plus handicapant, pour toutes les activités positives, que de traîner un ou plusieurs mouflets dépendants. Seulement, bien sûr, les populations qui n'ont pas rempli ces deux conditions aberrantes pour l'individu ont arrêté leur histoire et ne sont pas parvenues jusqu'à nous... C'est un des très grands mérites de Charles Darwin d'avoir compris la contradiction entre la sélection sexuelle, qui pousse à la fécondité à travers le désir sexuel et le désir d'enfants, et son coût, pour les parents, en matière de prise de risque et d'investissement. Ce qui fait qu'au final, ce sont les pères lapins et mères lapines qui l'emportent dans la course à la survie de la sélection naturelle, et non les beaux, grands, forts, courageux ou agressifs. Nos néo-libéraux bornés n'y ont toujours rien compris ...
    Il importe maintenant d'expliquer le mécanisme de ce détournement de comportements qui nous conduit à ces comportements dangereux pour nos intérêts égoïstes. Nous retrouvons, là encore, à des degrés divers, l'interaction incessante et compliquée entre la biologie et la culture. Le désir basique, interne, de copuler, du moins chez le rat mâle, semble lui aussi venir de l'hypothalamus, mais sous le contrôle d'une substance sécrétée par l'hypophyse, glande située sous l'hypothalamus. Par contre, la reconnaissance du futur objet désiré résulte, chez l'oiseau comme chez le mammifère, donc chez l'humain, d'une empreinte, c'est-à-dire d'un apprentissage précoce, post- natal, imprécis, et sans doute réversible, le plus souvent, dans notre espèce. Il va de soi que la culture et ses variations, combinées à l'expérience individuelle d'un sujet, jouent un rôle essentiel dans la détermination de ces désirs et de leurs objets. Ainsi, par exemple, n'en déplaise à certains, dont beaucoup d'idéologues d'extrême droite, ce n'est pas affaire de génétique ou de physiologie si l'homosexualité est banale et autorisée dans certaines sociétés traditionnelles, inexistante ou inconcevable dans d'autres. C'est l'effet d'une histoire et d'une éducation, qui valorisent ici ce qu'elles répriment ailleurs. Il en résulte, comme dans tout apprentissage précoce, une intégration émotive du conditionnement qui fera éprouver aux sujets un véritable désir biologique du partenaire appris et gratifiant. Ce sera, là encore, la porte ouverte à bien des détournements et déviances, que les variations infinies de la culture et des expériences individuelles traduiront, selon les cas, en addictions, répulsions ou simples variantes, plus ou moins efficaces pour l'espèce, plus ou moins gratifiantes pour les sujets concernés. Dans tous les cas, l'ajustement de ces désirs détournés à une réalité sociale et culturelle très mouvante détermine leur avenir et leurs éventuels succès dans l'histoire de l'espèce.
    Le désir et la réalité, si elle existe (ce que nous ne discuterons pas ici) forment donc un système interactif à double rétroaction :
- la réalité organique et l'histoire construisent le désir
- le désir conduit notre action dans l'hypothétique réel.
    Le désir se satisfait de la réalité, si celle-ci le contient dans son espace : c'est ce que l'on appelle souvent le bonheur.
    Le désir est insatisfait, ou frustré, si, par dérèglement biologique, historique ou du réel, les objets du désir sont hors de portée du réel, matériel ou imaginaire : c'est ce que l'on appelle le malheur, qui peut être pathologique, culturel ou historique.

22:18 Publié dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

10/01/2008

Le désespoir heureux

   Je ne sais pas grand-chose de la vie, mais je crois savoir une chose de la mort : il n'y a rien à en attendre ! Le monde n'existe qu'à travers certaines activités de mon cerveau. Surtout celles que l'on regroupe sous le nom de conscience. Une conscience à laquelle on peut ajouter des rêves, qui laissent peu de traces, de traces conscientes du moins.
    Lorsque mon cerveau cessera de fonctionner, le monde s'arrêtera. Je n'aurai plus jamais mal aux dents, chantait Brassens ! Plus rien n'existera ...
    Alors, me direz-vous, ce n'est pas vrai : le monde continuera sans toi, avec nous, les autres, les fleurs, les oiseaux, les montagnes, les fleuves, les nuages et les galaxies !
    Mais vous avez tort, vous, les autres ! Vous n'êtes que des fictions, des représentations, construites par mon cerveau, autour de mes perceptions. Je ne sais pas si vous existez vraiment, parce que tout ce que je sens, ce que je sais, ce que j'imagine, me montre une image de vous semblable, ou presque, à l'image que miroir et cerveau me donnent de moi. Ou bien, si vous n'êtes que des constructions provisoires de mon cerveau, aussi menteur qu'un miroir déformant ou des images de synthèse. Si n'importe quel écran bien équipé peut faire vivre des animaux et des mondes qui n'existent pas, un cerveau, machine bien plus sophistiquée qu'un super calculateur, m'aurait construit facilement un monde qui n'existe pas en dehors de lui et qui s'arrêterait avec lui ! J'ai peut-être créé un monde de fiction à mon image ... et vous avec !
    Ma première certitude sur ma vie, c'est qu'elle n'a pas de façon concevable et rationnelle de continuer sans mon cerveau, qui est provisoire et dégradable. Qui se construit et se détruit, chaque jour. Qui se détruit plus qu'il ne se construit, à la fin de la vie.
    "No future" est assurément le plus réaliste des slogans, et le désespoir final, le sens unique de la vie. Une vie qui, comme un béret*, n'a pas de sens : ceci n'est pas une vie, nous peint Magritte.
    Alors pourquoi vivre, me direz-vous ?    
    D'abord parce que je suis un singe et que tous les singes sont curieux. Préférer rien à quelque chose ne se justifierait que si j'avais de trop bonnes raisons d'appréhender ce quelque chose. J'en ai déjà eu, j'en aurai sûrement dans un avenir que l'inévitable vieillissement annonce plutôt glauque. Mais, à ce jour, elles ont été insuffisantes, parfois de justesse, pour préférer le rien absolu.
    Les comportements des singes et autres animaux évolués sont gouvernés par le plaisir et la douleur, la recherche de récompense et la fuite de punitions. La curiosité des singes que nous sommes est récompensée par la découverte des plaisirs que notre représentation du monde nous laisse espérer, si petits soient-ils. Elle est punie par les souffrances physiques et psychiques du quotidien.
    Le développement du cerveau des singes, et en particulier de celui des humains, leur donne la capacité d'anticiper ces récompenses et ces punitions et d'en faire un bilan. Certains sont paralysés par le choix et tombent en dépression, en inhibition de l'action, comme disait Laborit. D'autres, si le bilan est trop négatif, mettent fin à leurs jours, parfois avec une belle sérénité. La plupart, enfin, trouvent que l'histoire vaut la peine d'être vécue jusqu'au bout, ou presque. C'est ce que je voulais dire dans le titre : le désespoir heureux. Un oxymoron que mon inconscient a sûrement copié sur le "merveilleux malheur" de mon ami Cyrulnik, mais dont le sujet est bien différent...

*Merci posthume, donc inutile, à Raymond Devos, pour le béret ! Mais je lui ai déjà rendu hommage, de son vivant, dans "Le sexe et l'innovation" et "Le sauvage central".

10:05 Publié dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

12/11/2007

Des putes, des psys, ... Descartes (incompris !).

C'était un café- philo à "La mer à boire", premier Café dessin de presse parisien (www.la.meraboire.com). Antonio Fischetti, dynamique journaliste scientifique, y présentait son dernier livre " Le désir et la putain" (éd.Albin Michel), écrit avec la psychanalyste Elsa Cayat. Il tente d'y expliquer sa fascination pour les prostituées, lui qui, pourtant, doit plutôt fuir les prestations gratuites que beaucoup de charmantes femmes voudraient lui offrir ! Dans la salle, comme l'indiquait le titre, quelques prostituées (dont sa voisine, l'incontournable Momo, mémoire traditionaliste de la rue Saint Denis), nettement plus de psys, l'éditeur de notre regrettée Grisélidis Réal et l'élite des dessinateurs de Charlie Hebdo, avec ses obsédés sexuels revendiqués. Avec conviction, Tonio nous expliqua que, grâce à Momo, à la psychanalyse et au travail avec sa co- auteure, il avait compris l'origine de son intérêt pour les dames payantes. L'attraction venait, si j'ai bien retenu (bien que pas compris !), de la recherche d'un phallus idéal, alors qu'il n'a qu'un modeste pénis - il parle pour lui ! - et d'une addiction à l'échec chronique de cette recherche !
Les psychanalystes m'amuseront toujours...
Les mâles de la salle se sont alors partagés entre ceux qui éprouvaient ou comprenaient, plus ou moins, cette addiction et les autres, qui n'ont aucun intérêt pour le sexe commercial. Même lorsqu'ils se revendiquent aussi joyeusement obsédés que Siné, dont l'épanouissement, quand il parle de ses amours, heureuses et jamais tarifées, fait plaisir à voir !
A un moment Momo s'est positionnée parmi celles qui n'auraient aucun problème à vendre leur corps, sans rien offrir de leur "esprit", sans aucune empathie pour le client. Contrairement à Grisélidis Réal qui s'intéressait aux histoires de ses clients et se la jouait un peu thérapeute. Les psys présentes se sont alors mises (c'étaient des femmes) à théoriser "la séparation de l'esprit et du corps", comme tous ceux qui n'ont lu que l'introduction au Discours de la méthode de Descartes. Comme le grand neurobiologiste Damasio, aussi, qui n'a pas hésité à titrer "L'erreur de Descartes" un livre qui explique que le corps seul produit l'esprit et les émotions. Une théorie qui se vérifie tous les jours, mais qui ne justifie pas la mise en accusation de Descartes. On peut conseiller à ces gens de lire "Les passions de l'âme", dans lequel le même Descartes montre qu'il a anticipé tout cela, puisqu'il y cherche à localiser l'âme dans le cerveau (il avait opté pour l'épiphyse !) et les "esprits animaux", porteurs des émotions, qu'il imagine se déplacer dans le sang circulant. Son intuition correspond donc assez bien, à part l'âme et l'épiphyse, à notre vision d'aujourd'hui sur le rôle des centres nerveux et des hormones.
La séparation du corps et de l'esprit, dont on saoule les scolaires et par laquelle on résume trop souvent brutalement la pensée de Descartes, n'était sans doute pas une théorie de fond, mais plutôt une position tactique. Elle lui permettait, dans la fameuse introduction, de laisser l'âme et l'esprit aux prêtres, et de revendiquer, pour les scientifiques et lui- même, la liberté de recherche et de pensée en ce qui concerne le corps. Ce dualisme de compromis et la dévotion qu'il affichait ont permis à Descartes de poser les bases du rationalisme, en évitant le pire, à une époque où, face à des religions toute- puissantes et cruelles, la liberté de penser et d'écrire n'était pas à l'ordre du jour.

00:35 Publié dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |