15/04/2012

GENETIQUEMENT PREDISPOSES POUR APPRENDRE ?

Voici un mois, je reçois de Sept - Iles (c'est au Québec), le mail suivant qui a initié un échange, qui me semble d'intérêt général, avec un professeur de philosophie du lieu.

Je vous le livre donc tel quel, avec l'autorisation, bien sûr, du professeur Cossette, que je remercie de cet échange.

 

Le 15 mars 2012, Patrick Cossette a écrit :

Je m'appelle Patrick Cossette, enseignant de philosophie dans un collège de la province du Québec (Canada).

 

Récemment, j'ai pris connaissance de votre livre Les Hommes. Passé, présent, conditionnel (1988, Armand Colin). Dans ce livre, vous y affirmez que contrairement à l'animal, l'humain est programmé pour apprendre et non pour faire (autrement dit l'humain n'est pas programmé pour faite telle ou telle chose) ; vous y affirmez même que l'animal peut faire des apprentissages complexes, mais qu'il ne peut, contrairement à l'humain, modifier son mode de vie.

 

À ce sujet, j'aurais deux questions.

 

1.      Pouvons-nous y voir là une explication de l'existence des cultures chez l'humain ? Je veux dire qu'étant donné que nous ne sommes pas programmés pour faire telle ou telle chose, nous devons l'apprendre d'un congénère ; mais avant de pouvoir apprendre, si nous ne sommes pas programmés, si ce n'est pas inscrit dans notre «disque dur», nous devons d'abord et avant tout «inventer» nos façons de faire ; ainsi, la culture d'un groupe humain serait l'ensemble de ses inventions de façons de faire, transmis de génération en génération par l'apprentissage.

 

2.      Advenant que ce soit une explication du phénomène culturel chez l'homme, serait-ce une explication matérialiste ? Voyez-vous, le philosophe Luc Ferry offre une explication telle que je viens de décrire de la culture et de l'historicité : il dit que l'humain n'est pas programmé par la nature, et ainsi il doit inventer son mode de vie ; sauf que pour Ferry, absence de programmation naturelle = libre-arbitre/liberté (lui-même parle de surnaturel). Serais-je dans l'erreur si j'interpréterais vos propos comme étant une explication matérialiste de l'origine de la culture, i.e. rivale de celle de Luc Ferry ?

 

La raison de mon intérêt pour votre livre est que j'aimerais présenter brièvement vos principales idées dans le cours d'anthropologie philosophique que je donne.

 

Alors, si votre emploi du temps vous le permet, j'aimerais avoir votre son de cloche sur le sujet.

 

Cordialement,

 

Voici donc mes réponses :

17-03-2012

Bonjour Monsieur Cossette,

 

Tout d'abord, je voudrais rendre à mon vieux maître et ami François Jacob la paternité de la citation :

"L'Homme, lui aussi est programmé, mais il est programmé pour apprendre" qu'il a écrite, sauf erreur dans son livre "La logique du vivant"

Je ne l'avais pas reprise telle quelle parce qu'en 1988 déjà, on était revenu de la notion de programme génétique qui est en voie d'abandon aujourd'hui tant l'analogie du programme est grossière par rapport à ce que l'on sait en génétique. Par ailleurs, je n'écrirais plus aujourd'hui que les autres animaux sont "programmés pour faire" tant on a observé de variations de traditions et de relations à l'environnement dans diverses espèces animales, au point de parler de cultures différentes au sein des espèces, en particulier chez les grands singes.

En fait, comme je l'écrivais déjà dans la réédition en 1987 de mon livre "Le sexe et l'innovation", la grande rupture est entre les animaux qui naissent et peuvent produire la quasi totalité de leurs comportements sans apprentissage et ceux dont la survie et la descendance nécessitent des apprentissages plus ou moins complexes.

Après, la différence entre les humains et les autres animaux est plus affaire de quantité d'apprentissage et de diversification culturelle produites que de rupture entre ceux qui apprennent et les autres.

Sauf pour un seul critère à ce jour : le langage à double articulation des signes pour faire des mots, d'une part et d'autre part des mots selon une syntaxe.

Ces considérations changent, bien sûr, le contexte de vos questions auxquelles je vais essayer de répondre maintenant :

1) Oui, c'est bien évidemment parce que nous sommes les animaux qui "savent" le moins faire de naissance et apprennent jusqu'aux comportements les plus basiques - marcher, se nourrir, ...- que nous avons des possibilités aussi extrêmes de diversification culturelle. Mais, ainsi que je vous le disais plus haut, nous ne sommes pas les seuls à devoir apprendre, ni même à devoir apprendre beaucoup. Beaucoup d'autres espèces de primates, de mammifères, d'oiseaux et même de mollusques sont "programmées pour apprendre" plus ou moins, mais évidemment bien moins que nous. Entre l'araignée qui tisse une toile complexe sans jamais avoir appris et les chimpanzés qui ont des technologies de chasse et de cueillette sophistiquées, mais variables entre populations dans le même environnement, il existe plein de situations intermédiaires avec des proportions d'apprentissage et de traditions culturelles très variables de presque rien jusqu'à beaucoup.

2) Il est clair que mes idées sur l'origine de la culture sont matérialistes pour la simple raison que les sciences que je pratique n'admettent pas d'autres types de raisonnements. Mais elles sont aussi incomplètes et ne prétendent pas avoir réponse à tout. Je ne dirais pas que ces idées sont opposées à celles de Luc Ferry parce que ses propositions que vous rapportez me semblent extrêmement floues par la référence à une "nature" qui programmerait en étant dotée d'une volonté consciente. "Programmé par la nature" pourrait aussi bien qualifier les animaux qui, comme l'araignée, peuvent faire sans apprendre que ceux qui, comme les grands singes et nous, peuvent apprendre, par apprentissage et tradition, les gestes et comportements nécessaires à la survie dans la nature et en société. La survie de nos ancêtres primates anciens et humains fossiles dépendait déjà de traditions culturelles et de technologies de cueillette et de chasse apprises. Et l'idée idiote que ce serait des humains qui auraient inventé la famille, les traditions et les cultures, qu'ils ont nécessairement hérités de leurs ancêtres animaux, réunit d'aussi grands esprits que Jean-Jacques Rousseau et Claude Lévi-Strauss !

Le "surnaturel" très anthropocentrique de Luc Ferry, au delà d'un jeu de mot douteux, repose sur une grave méconnaissance de ce que l'on sait aujourd'hui des comportements et traditions des autres espèces, primates et cétacés en particulier. Que Luc Ferry apprécie ou pas, nos pires excès culturels restent dans le cadre d'une nature qui en a vu d'autres et ne manifeste guère de projet évident.

Quant au libre arbitre, je le vois aussi comme quelque chose qui aurait pu émerger bien avant nous, sous des formes limitées... et dont je crains qu'il ne régresse fort dans les sociétés manipulées par les médias tout puissants d'aujourd'hui !

Vous retrouverez des discussions complémentaires ou sur des sujets liés, au milieu de bien d'autres choses, sur mes blog et site http://alanganey.tdg.ch , http://lecourrier.ch/dede

Ainsi que dans mes livres Le sexe et l'innovation, Le sauvage central, La philosophie biologique.

...

 

 

Le 19 mars 2012, Patrick Cossette répond et je réponds à nouveau - en gras - peu après :

...

D'abord j'ai aimé la nuance que vous apportiez, à savoir que les humains ne sont pas les seuls à être «programmés pour apprendre» (si cette expression est douteuse, pourrions-nous plutôt dire «génétiquement prédisposé à l'apprentissage» ?), que les animaux (du moins certains) ne sont pas exclusivement «programmés pour faire», et qu'ainsi on peut trouver quelque chose qui s'apparente à de la culture chez les animaux, principalement les singes. Cette idée concorde avec ma première compréhension de votre théorie : que l'humain soit la seule espèce ou non à pouvoir apprendre ne change rien, car l'équation [possibilité d'apprentissage = possibilité de culture] reste toujours la même. J'avais déjà eu moi-même cette idée il y a deux ou trois ans, lorsque j'ai commencé à aborder la pensée de Luc Ferry dans mon cours d'anthropologie philosophique : j'ai présenté cette idée à mes élèves en leur disant que ce pouvait être une explication matérialiste de l'origine de la culture, explication qui rivalise avec celle que Luc Ferry met de l'avant dans Le nouvel ordre écologique et Qu'est-ce l'homme ?.

 

Dans votre réponse à mon premier courriel, vous disiez :

«Après, la différence entre les humains et les autres animaux est plus affaire de quantité d'apprentissage et de diversification culturelle produits que de rupture entre ceux qui apprennent et les autres.», ainsi que «Entre l'araignée qui tisse une toile complexe sans jamais avoir appris et les chimpanzés qui ont des technologies de chasse et de cueillette sophistiquées, mais variables entre populations dans le même environnement existent plein de situations intermédiaires avec des proportions d'apprentissage et de traditions culturelles très variables de presque rien à beaucoup».

Je crois comprendre que selon vous, la culture n'est pas une particularité humaine, et qu'il pourrait même y avoir une continuité, une graduation, entre la culture humaine et les cultures chez les animaux. Ai-je bien interprété vos dires ?

 

Oui, à une réserve près : la pratique de langages à double articulation, aujourd'hui chez notre seule espèce, constitue une discontinuité et les scénarios sur son apparition pendant la préhistoire sont spéculatifs.

Le plus vraisemblable est celui de Derek Bickerton, mais il est aussi invérifiable que les autres, donc très hypothétique.

Il est clair aussi que la différence quantitative importante sur les apprentissage et le "volume de culture" possible entre nous et les autres espèces tient à ce stockage linguistique que les autres espèces ne pratiquent pas.

 

Si c'est le cas, votre pensée serait semblable à celle de Frans de Waal sur ce sujet.

 

Je suis assez d'accord sur certains sujets polémiques avec Frans que j'ai rencontré un certain nombre de fois et que j'aime bien.

Je ne peux le suivre en tout, évidemment, malgré mon admiration pour son travail et son talent pour le présenter.

 

J'aurais encore deux autres questions au sujet de Les Hommes. Passé, présent, conditionnel. Vous y affirmiez (si je me souviens, c'est à la page 194 de l'édition de 1988) que les animaux supérieurs peuvent faire des apprentissages compliqués, mais que contrairement aux humains ces apprentissages ne leur permettent pas de remettre en question leur mode de vie et leurs structures sociales :

 

Vous avez raison de rappeler que "Les Hommes..." datent de 1988 !

J'ai beaucoup évolué depuis sur le sujet à cause d'abondantes données nouvelles sur les cultures animales et celles des grands singes en particulier.

Chez les chimpanzés, modes de vie et structures sociales varient significativement d'une population à l'autre de la même sous espèce.

Ma rencontre avec Watana, jeune Orang-Outan femelle élevée avec des Bonobos dont elle avait adopté les comportements sexuels, puis sa rencontre sous mes yeux avec un "fiancé" Orang Outan m'ont fait remettre en question, au moins chez les Anthropomorphes, l'idée que les comportements sexuels animaux étaient régis par des contraintes biologiques innées. Il est clair que, dans cet exemple, ils sont appris. J'ai raconté ça, dans une chronique, du Temps du 15-6-2004. Donc, mea culpa ! Je m'étais trompé par préjugé anthropocentrique.

 

1.      Serait-ce ce qu'on appelle «l'évolution culturelle» ? Je veux dire par là qu'un espèce animale quelconque pourrait peut-être avoir une culture, mais que celle-ci ne changerait pas au fil du temps, ne pourrait pas s'améliorer ou se raffiner

 

Non, justement ! Il est clair que les comportements et les structures sociales des animaux à apprentissage varient à la fois par évolution génétique classique et évolution culturelle et que l'évolution culturelle va beaucoup plus vite.

On en a de nombreux exemples même chez des Oiseaux.

 

Ça demeurerait une culture de base, si je peux dire ainsi.

 

Ça ne peut être qu'une base très changeante au contraire.

 

Si c'est le cas, cette idée se rapprocherait de ce que Luc Ferry appelle l'historicité chez l'Homme dans Qu'est-ce l'homme ?

(excepté que Ferry base sa théorie sur le libre-arbitre plutôt que sur l'apprentissage).

 

Je n'ai pas beaucoup lu Luc Ferry. Je ne connais pas sa notion d'historicité, mais d'après ce que je comprends il est probable qu'il se trompe s'il en fait une exclusivité humaine.

Il m'a agréablement surpris une fois où je l'ai rencontré (malgré nos incompatibilités politiques extrêmes !), mais je ne pense pas qu'il connaisse bien la biologie, du comportement animal en particulier.

 

 

2.      Depuis 1988, avez-vous esquissé une explication pour rendre compte de cette incapacité chez l'animal à pouvoir changer ses modes de vie ?

 

Vous avez la réponse au dessus. Je pensais que ces modes de vie changeaient par sélection génétique de contraintes biologiques et l'on a maintenant plein d'exemples de changements de traditions purement "culturels".

 

Je dois confesser que vous ayant découvert que récemment, votre livre Les Hommes. Passé, présent, conditionnel est le seul de vos ouvrages que j'ai lu.

 

J'ai écrit sur pas mal d'autres sujets depuis, mais mon livre sur les comportements, commencé il y a 12 ans à Montréal, est toujours en chantier ... Le sujet bouge trop vite !

 

 

27/09/2011

La fiction de vivre

 

« Cette histoire est vraie, parce que je l'ai inventée d'un bout à l'autre », clamait Boris Vian.

Comment ne pas souscrire ? La vérité n'est que ce qui traverse, un instant, la conscience de qui parle ou bien écrit. D'ailleurs, ainsi que je le soulignais dans un livre naufragé par l'incompétence éthylique de l'éditeur*, notre vie n'est qu'un récit quotidien, éphémère, mal mémorisé, sans cesse remanié en fonction des approximations de nos sens et des embardées de nos émotions. La réalité et la vérité dont les beaux esprits se drapent sont l'illusion des inconscients. Ou, au mieux, un consensus provisoire entre pratiquants d'une même culture. Tout, dans un discours « rationnel » sur le monde pousse vers le gouffre du relativisme culturel absolu dans lequel sombra Paul Feyerabend** sur la fin de sa vie : toutes les cultures se vaudraient, aucune philosophie ne serait supérieure à aucune autre... Pour caricaturer, l'alchimie vaudrait bien la chimie, l'astrologie, l'astronomie, tout ne serait qu'une question de point de vue et l'occidental actuel n'aurait aucune raison d'être préféré à l'exotique ou au médiéval !

Contre cette approche séduisante, mais bien naïve, de la « démocratie » et de l'égalité des cultures, deux arguments se dressent. Le premier est celui de l'histoire qui fait naître, se transformer et disparaître les sociétés, leurs lois, leurs rites et leurs croyances. Face à l'histoire, les traits culturels et les cultures se maintiennent ou disparaissent. Certains peuvent paraître géniaux et disparaître, d'autres débiles et se répandre, ce sont les derniers qui l'emportent au bilan de la sélection naturelle. Vous pouvez aimer autant les quatuors à corde croates du moyen âge que Lady Gaga. Mais vous avez provisoirement perdu... Et puis la nécessité du choix individuel fait que le temps décide, contre qui ne décide pas,.

Dans nos sociétés revenues à l'oral par l'audio-visuel, les bons conteurs tendent à l'emporter sur les bons travailleurs, que ce soit dans le discours politique, dont on ne parlera pas ici, ou dans le discours scientifique. Le triomphe médiatique des « docu - fictions » sur les documentaires illustre bien cette tendance de notre société de l'esbroufe capitaliste où le clinquant de l'emballage a plus d'effet que la qualité du contenu. C'est désolant pour qui travaille le contenu, mais ce n'est guère étonnant pour qui connaît le rôle des émotions dans la communication...

Les religions racontent des mondes de fiction dont les vies éternelles, les miracles et les résurrections sont des offenses à l'intelligence la plus élémentaire et dont le minimum de logique des sciences ne conserve rien, hors l'histoire des avatars culturels. D'outre tombe, Feyerabend malade et vieillissant nous souffle que cette science n'était qu'un mythe de plus. J'en retiens que la science est certes une fiction que je construis sans cesse. Mais sa méthode me semble, bien appliquée, produire des consensus plus larges que ceux des arbitraires culturels locaux. Une fiction de plus ?

*Le sauvage central

** Relire Contre la méthode, de Paul Fayerabend, Le Seuil, Paris.

In Le Courrier du 22-6-2011

 

 

 

 

 

15:14 Publié dans Philosophie | Tags : vie, discours, conscience, religion, relativisme, culture, feyerabend | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | |  Facebook | | | |

18/02/2008

Le désir peut-il se satisfaire de la réalité ?

   Ce beau sujet a été donné l'an passé à l'épreuve de philosophie du bac scientifique français. Je ne résiste pas au plaisir de vous le traiter à ma façon...qui m'aurait sans doute valu une note éliminatoire.

    Tout comportement humain, autre que réflexe, est affaire de motivation faisant intervenir différentes parties du système nerveux central, les émotions, la mémoire et l'expérience culturelle et historique du sujet. Les actions déclenchées par ces motivations tendent normalement à maintenir la structure l'organisme ou à assurer la survie de l'espèce. Le désir de nourriture, par exemple, résulte d'une synthèse neuronale entre une pulsion interne d'un centre de la faim de l'hypothalamus, une mise en oeuvre sous la double action des mécanismes assurant les rythmes du cycle quotidien et du système limbique qui, par les émotions positives ou négatives associées à la représentation mentale de la "réalité" de la nourriture disponible, renforce ou inhibe le "désir" induit par la pulsion interne. En retour, un centre de la satiété, de l'hypothalamus lui aussi, inhibe cette pulsion quand les sens périphériques mesurent la satisfaction ou l'impossibilité de poursuivre l'action. Dans cette affaire, la trop célèbre "hypoglycémie" ne semble intervenir de manière appréciable que dans les cas de privation prolongée de nourriture, lorsque l'organisme est en danger, ce qui n'est pas notre quotidien.
    La satisfaction du désir de nourriture repose donc sur un ajustement entre deux impératifs, l'un biologique et l'autre culturel : les vivres accessibles doivent pouvoir satisfaire les besoins nutritifs et récompenser leur consommateur ; leur représentation par les organes des sens doivent les rendre attractifs et ainsi ajuster la représentation culturelle de la nourriture désirée à la pulsion biologique de faim.
    De tels mécanismes sont évidemment faciles à détourner par des conditionnements socio- culturels variés. Ainsi, la valorisation, par la publicité, de la consommation de nourritures ou de boissons gratifiantes conduit-elle à l'obésité et/ou à l'alcoolisme par l'addiction pathologique à la surconsommation. Au contraire, la survalorisation des phénomènes de mode, ou des régimes, conduit, elle, à l'anorexie. Dans les deux cas, un dérèglement culturel, renforcé par la biologie, conduit à des satisfactions aussi artificielles que provisoires, dangereuses à long terme, qu'aucune réalité ne pourra satisfaire durablement.
    Le désir sexuel et le désir d'enfants sont parmi les plus grands paradoxes de la biologie. L'un, comme l'autre, met sérieusement en danger l'"homéostasie" - disons l'équilibre biologique pour faire moins précieux ! - des individus qui les satisfont. Et ce, au seul bénéfice direct de la perpétuation de la communauté à laquelle ils appartiennent. Rien n'est plus banal et, a priori, moins créatif que copuler ; rien n'est plus handicapant, pour toutes les activités positives, que de traîner un ou plusieurs mouflets dépendants. Seulement, bien sûr, les populations qui n'ont pas rempli ces deux conditions aberrantes pour l'individu ont arrêté leur histoire et ne sont pas parvenues jusqu'à nous... C'est un des très grands mérites de Charles Darwin d'avoir compris la contradiction entre la sélection sexuelle, qui pousse à la fécondité à travers le désir sexuel et le désir d'enfants, et son coût, pour les parents, en matière de prise de risque et d'investissement. Ce qui fait qu'au final, ce sont les pères lapins et mères lapines qui l'emportent dans la course à la survie de la sélection naturelle, et non les beaux, grands, forts, courageux ou agressifs. Nos néo-libéraux bornés n'y ont toujours rien compris ...
    Il importe maintenant d'expliquer le mécanisme de ce détournement de comportements qui nous conduit à ces comportements dangereux pour nos intérêts égoïstes. Nous retrouvons, là encore, à des degrés divers, l'interaction incessante et compliquée entre la biologie et la culture. Le désir basique, interne, de copuler, du moins chez le rat mâle, semble lui aussi venir de l'hypothalamus, mais sous le contrôle d'une substance sécrétée par l'hypophyse, glande située sous l'hypothalamus. Par contre, la reconnaissance du futur objet désiré résulte, chez l'oiseau comme chez le mammifère, donc chez l'humain, d'une empreinte, c'est-à-dire d'un apprentissage précoce, post- natal, imprécis, et sans doute réversible, le plus souvent, dans notre espèce. Il va de soi que la culture et ses variations, combinées à l'expérience individuelle d'un sujet, jouent un rôle essentiel dans la détermination de ces désirs et de leurs objets. Ainsi, par exemple, n'en déplaise à certains, dont beaucoup d'idéologues d'extrême droite, ce n'est pas affaire de génétique ou de physiologie si l'homosexualité est banale et autorisée dans certaines sociétés traditionnelles, inexistante ou inconcevable dans d'autres. C'est l'effet d'une histoire et d'une éducation, qui valorisent ici ce qu'elles répriment ailleurs. Il en résulte, comme dans tout apprentissage précoce, une intégration émotive du conditionnement qui fera éprouver aux sujets un véritable désir biologique du partenaire appris et gratifiant. Ce sera, là encore, la porte ouverte à bien des détournements et déviances, que les variations infinies de la culture et des expériences individuelles traduiront, selon les cas, en addictions, répulsions ou simples variantes, plus ou moins efficaces pour l'espèce, plus ou moins gratifiantes pour les sujets concernés. Dans tous les cas, l'ajustement de ces désirs détournés à une réalité sociale et culturelle très mouvante détermine leur avenir et leurs éventuels succès dans l'histoire de l'espèce.
    Le désir et la réalité, si elle existe (ce que nous ne discuterons pas ici) forment donc un système interactif à double rétroaction :
- la réalité organique et l'histoire construisent le désir
- le désir conduit notre action dans l'hypothétique réel.
    Le désir se satisfait de la réalité, si celle-ci le contient dans son espace : c'est ce que l'on appelle souvent le bonheur.
    Le désir est insatisfait, ou frustré, si, par dérèglement biologique, historique ou du réel, les objets du désir sont hors de portée du réel, matériel ou imaginaire : c'est ce que l'on appelle le malheur, qui peut être pathologique, culturel ou historique.

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10/01/2008

Le désespoir heureux

   Je ne sais pas grand-chose de la vie, mais je crois savoir une chose de la mort : il n'y a rien à en attendre ! Le monde n'existe qu'à travers certaines activités de mon cerveau. Surtout celles que l'on regroupe sous le nom de conscience. Une conscience à laquelle on peut ajouter des rêves, qui laissent peu de traces, de traces conscientes du moins.
    Lorsque mon cerveau cessera de fonctionner, le monde s'arrêtera. Je n'aurai plus jamais mal aux dents, chantait Brassens ! Plus rien n'existera ...
    Alors, me direz-vous, ce n'est pas vrai : le monde continuera sans toi, avec nous, les autres, les fleurs, les oiseaux, les montagnes, les fleuves, les nuages et les galaxies !
    Mais vous avez tort, vous, les autres ! Vous n'êtes que des fictions, des représentations, construites par mon cerveau, autour de mes perceptions. Je ne sais pas si vous existez vraiment, parce que tout ce que je sens, ce que je sais, ce que j'imagine, me montre une image de vous semblable, ou presque, à l'image que miroir et cerveau me donnent de moi. Ou bien, si vous n'êtes que des constructions provisoires de mon cerveau, aussi menteur qu'un miroir déformant ou des images de synthèse. Si n'importe quel écran bien équipé peut faire vivre des animaux et des mondes qui n'existent pas, un cerveau, machine bien plus sophistiquée qu'un super calculateur, m'aurait construit facilement un monde qui n'existe pas en dehors de lui et qui s'arrêterait avec lui ! J'ai peut-être créé un monde de fiction à mon image ... et vous avec !
    Ma première certitude sur ma vie, c'est qu'elle n'a pas de façon concevable et rationnelle de continuer sans mon cerveau, qui est provisoire et dégradable. Qui se construit et se détruit, chaque jour. Qui se détruit plus qu'il ne se construit, à la fin de la vie.
    "No future" est assurément le plus réaliste des slogans, et le désespoir final, le sens unique de la vie. Une vie qui, comme un béret*, n'a pas de sens : ceci n'est pas une vie, nous peint Magritte.
    Alors pourquoi vivre, me direz-vous ?    
    D'abord parce que je suis un singe et que tous les singes sont curieux. Préférer rien à quelque chose ne se justifierait que si j'avais de trop bonnes raisons d'appréhender ce quelque chose. J'en ai déjà eu, j'en aurai sûrement dans un avenir que l'inévitable vieillissement annonce plutôt glauque. Mais, à ce jour, elles ont été insuffisantes, parfois de justesse, pour préférer le rien absolu.
    Les comportements des singes et autres animaux évolués sont gouvernés par le plaisir et la douleur, la recherche de récompense et la fuite de punitions. La curiosité des singes que nous sommes est récompensée par la découverte des plaisirs que notre représentation du monde nous laisse espérer, si petits soient-ils. Elle est punie par les souffrances physiques et psychiques du quotidien.
    Le développement du cerveau des singes, et en particulier de celui des humains, leur donne la capacité d'anticiper ces récompenses et ces punitions et d'en faire un bilan. Certains sont paralysés par le choix et tombent en dépression, en inhibition de l'action, comme disait Laborit. D'autres, si le bilan est trop négatif, mettent fin à leurs jours, parfois avec une belle sérénité. La plupart, enfin, trouvent que l'histoire vaut la peine d'être vécue jusqu'au bout, ou presque. C'est ce que je voulais dire dans le titre : le désespoir heureux. Un oxymoron que mon inconscient a sûrement copié sur le "merveilleux malheur" de mon ami Cyrulnik, mais dont le sujet est bien différent...

*Merci posthume, donc inutile, à Raymond Devos, pour le béret ! Mais je lui ai déjà rendu hommage, de son vivant, dans "Le sexe et l'innovation" et "Le sauvage central".

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12/11/2007

Des putes, des psys, ... Descartes (incompris !).

C'était un café- philo à "La mer à boire", premier Café dessin de presse parisien (www.la.meraboire.com). Antonio Fischetti, dynamique journaliste scientifique, y présentait son dernier livre " Le désir et la putain" (éd.Albin Michel), écrit avec la psychanalyste Elsa Cayat. Il tente d'y expliquer sa fascination pour les prostituées, lui qui, pourtant, doit plutôt fuir les prestations gratuites que beaucoup de charmantes femmes voudraient lui offrir ! Dans la salle, comme l'indiquait le titre, quelques prostituées (dont sa voisine, l'incontournable Momo, mémoire traditionaliste de la rue Saint Denis), nettement plus de psys, l'éditeur de notre regrettée Grisélidis Réal et l'élite des dessinateurs de Charlie Hebdo, avec ses obsédés sexuels revendiqués. Avec conviction, Tonio nous expliqua que, grâce à Momo, à la psychanalyse et au travail avec sa co- auteure, il avait compris l'origine de son intérêt pour les dames payantes. L'attraction venait, si j'ai bien retenu (bien que pas compris !), de la recherche d'un phallus idéal, alors qu'il n'a qu'un modeste pénis - il parle pour lui ! - et d'une addiction à l'échec chronique de cette recherche !
Les psychanalystes m'amuseront toujours...
Les mâles de la salle se sont alors partagés entre ceux qui éprouvaient ou comprenaient, plus ou moins, cette addiction et les autres, qui n'ont aucun intérêt pour le sexe commercial. Même lorsqu'ils se revendiquent aussi joyeusement obsédés que Siné, dont l'épanouissement, quand il parle de ses amours, heureuses et jamais tarifées, fait plaisir à voir !
A un moment Momo s'est positionnée parmi celles qui n'auraient aucun problème à vendre leur corps, sans rien offrir de leur "esprit", sans aucune empathie pour le client. Contrairement à Grisélidis Réal qui s'intéressait aux histoires de ses clients et se la jouait un peu thérapeute. Les psys présentes se sont alors mises (c'étaient des femmes) à théoriser "la séparation de l'esprit et du corps", comme tous ceux qui n'ont lu que l'introduction au Discours de la méthode de Descartes. Comme le grand neurobiologiste Damasio, aussi, qui n'a pas hésité à titrer "L'erreur de Descartes" un livre qui explique que le corps seul produit l'esprit et les émotions. Une théorie qui se vérifie tous les jours, mais qui ne justifie pas la mise en accusation de Descartes. On peut conseiller à ces gens de lire "Les passions de l'âme", dans lequel le même Descartes montre qu'il a anticipé tout cela, puisqu'il y cherche à localiser l'âme dans le cerveau (il avait opté pour l'épiphyse !) et les "esprits animaux", porteurs des émotions, qu'il imagine se déplacer dans le sang circulant. Son intuition correspond donc assez bien, à part l'âme et l'épiphyse, à notre vision d'aujourd'hui sur le rôle des centres nerveux et des hormones.
La séparation du corps et de l'esprit, dont on saoule les scolaires et par laquelle on résume trop souvent brutalement la pensée de Descartes, n'était sans doute pas une théorie de fond, mais plutôt une position tactique. Elle lui permettait, dans la fameuse introduction, de laisser l'âme et l'esprit aux prêtres, et de revendiquer, pour les scientifiques et lui- même, la liberté de recherche et de pensée en ce qui concerne le corps. Ce dualisme de compromis et la dévotion qu'il affichait ont permis à Descartes de poser les bases du rationalisme, en évitant le pire, à une époque où, face à des religions toute- puissantes et cruelles, la liberté de penser et d'écrire n'était pas à l'ordre du jour.

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