02/08/2009

La fête du commandant

Des villages d’Afrique de l’Ouest se transforment, le temps d’une fête où l’on rit beaucoup, en caricatures d’administrations kafkaïennes. On ne fait plus un pas dans les rues sans être interpellé par des policiers corrompus, un percepteur avide, des gendarmes intransigeants, des militaires incontrôlés ou des instituteurs répressifs. Chaque fois, il faut présenter des papiers, payer, en piécettes ou noix de cola, parcourir une succession de « bureaux » pour remplir des formulaires ridicules, fournir des preuves de tout et son contraire pour obtenir des permis de séjour, de passage, de sortie, de respiration, d’importation de lunettes ou d’exportation de chaussures… Il faut aussi se montrer docile, sous peine de sombrer dans le ridicule, ou d’être « emprisonné ». Le tout se termine, bien sûr, par des agapes bien arrosées, de la musique et des danses.
Ce type de carnaval administratif remonte à l’époque des commandants de cercles coloniaux d’avant l’indépendance. Quand des militaires français régnaient par l’arbitraire et la violence à travers une administration cauchemardesque. On y voit aussi des groupes d’écoliers chantant ou récitant des textes style « en passant par la Lorraine » ou « nos ancêtres les gaulois », symboliques des programmes scolaires coloniaux.
A part quelques comiques ou groupes de chanteurs, plus personne, chez nous, ne dénonce par l’humour les excès, pourtant croissants des bureaucraties. Pourtant les sujets ne manquent pas : méfaits des énarques, servilité des médias, pressions sur la justice, liquidation des services publics et détournements au profit des riches et des mafias …

In Siné Hebdo N° 25

20:58 Publié dans dédé siné | Tags : administration, fête, afrique, colonisation, bureaucratie, arbitraire | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

30/04/2009

Out of Africa, ou le pillage d'un patrimoine archéologique

L'article ci-dessous a été publié dans Le Temps du 27 avril dernier par Eric Huysecom et j'ai accepté, sans réserve, de m'y associer, pour avoir, sans être archéologue, été confronté, en tant qu'ancien gestionnaire de collections publiques et chercheur africaniste, à l'ensemble des acteurs du débat en cours. Au moment où la réputation de la Suisse et de Genève est attaquée durement au sujet du comportement de ses milieux financiers, apparaître comme détenant et exhibant des objets patrimoniaux pillés et exportés illégalement vers des pays "blanchisseurs" ne l'améliorera pas. Une autre question suit : comment Patrice Mugny, magistrat qui se prétend de gauche, a-t-il pu nommer directeur du Musée d'ethnographie de Genève un collaborateur actif des milieux concernés ? A. L.

 

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L'exposition "Terres cuites africaines: un héritage millénaire", visible en ce moment à Genève au musée privé Barbier-Mueller, et la publication de cette collection sous la direction du tout nouveau directeur du Musée d'ethnographie de Genève, relancent le débat sur la protection du patrimoine archéologique africain.
Nous assistons depuis une trentaine d'années à une mise à sac des sites archéologiques d'Afrique de l'Ouest, qui sont pillés par des paysans parmi les plus pauvres de la planète, cela au profit d’exportateurs clandestins qui enrichissent des collections occidentales, notamment de sculptures en terre cuite. Un continent est ainsi dépossédé de son patrimoine, et tout un pan des archives de l'histoire africaine est perdu pour les générations futures.
Pour endiguer ce fléau, la plupart des pays africains concernés ont édicté, dès le début des saccages, des lois strictes, concernant autant la recherche que l'exportation des pièces archéologiques. Certains ont mis sur pied des brigades spéciales de douane et de gendarmerie, des bureaux chargés de la gestion et de la protection du patrimoine, des musées, des programmes de recherche archéologique nationaux et internationaux. Mais le combat reste inégal. Comment empêcher de creuser un trou destiné à trouver un objet qui peut être vendu jusqu'à CHF 1.000.- (soit deux ans de salaire pour un paysan), à un revendeur africain qui le cèdera pour CHF 10.000.- à un antiquaire européen, qui le remettra à un collectionneur pour plus de CHF 100.000.- , qui enfin le liquidera en vente publique, une fois valorisé par des expositions et des publications luxueuses, pour CHF 1.000.000.- ? Les sommes en jeu autorisent toutes les stratégies de corruption ou de substitution d'œuvres. La démarche est bien connue: sortie illégale de l’objet du pays, établissement d'un "pedigree" (pseudo-autorisation d’exportation, inventaire de succession, certificat de vente, etc.), et blanchiment dans un pays laxiste, par une exposition et un catalogue, si possible cautionné par un professionnel, avant la mise en vente. Ce qu’on appelle « vente illicite » d’objets archéologiques lorsqu’il s’agit de pays occidentaux devient du "sauvetage" s'agissant de biens culturels africains !
Pour défendre leurs agissements, marchands et collectionneurs s’appuient sur des arguments fallacieux, qui trouvent dans l’ignorance du public occidental sur l'Afrique un terrain fertile :
-    « Les pays africains ne sont pas intéressés par leur patrimoine archéologique ». Mais dans ce cas pourquoi ces pays si pauvres auraient-ils promulgué des lois de protection, la plupart beaucoup plus strictes que celles en vigueur dans nos pays ? Pourquoi consacrent-ils une part non négligeable de leurs budgets, déjà limités, à payer des fonctionnaires chargés de protéger la culture? Pourquoi relève-t-on autant d'étudiants en archéologie dans leurs universités ?
-    « Les Africains sont incapables de protéger localement leur patrimoine ». Tous les pays concernés ont construit des musées, mais le pillage de n'importe quel musée dans le monde est possible si l'on met en jeu des sommes disproportionnées à l'échelle locale !
-    « Les pays africains n'organisent pas de recherches archéologiques et ne laissent pas les équipes internationales fouiller ». Mais que font alors au Mali, au Niger et au Nigeria certains signataires de la présente tribune ?
-    « Les populations africaines tirent profit de la vente de ces pièces ». Peut-on prétendre que concéder 0,1% de la valeur marchande d'un objet au paysan découvreur et 1% à l'antiquaire africain correspond à un profit équitable ?
-    « L'art africain est universel et doit être accessible à tous. ». Comment expliquer dans ce cas qu'il soit la propriété quasi exclusive de riches collectionneurs occidentaux ?
-    « Les Africains sont insensibles à l'esthétique des objets, seul leur caractère fonctionnel les intéresse ». » Il reste que ce sont bien des Africains qui ont créé tant de chefs d’œuvre.
Les archéologues ne peuvent rester muets : la presque totalité des objets archéologiques africains détenus dans les pays industrialisés proviennent de pillages récents et du commerce illicite. Il ne peut y avoir d’autorisation d'exportation authentique, c’est-à-dire obtenue légalement pour l'objet concerné. Acquérir de tels biens auprès d'antiquaires ayant pignon sur rue n'enlève rien à la qualification illicite de l'opération. Par déontologie, aucun chercheur ne peut accepter le « blanchiment par valorisation scientifique » de collections issues de pillages. Dans cette optique il serait temps de respecter la Convention de l'UNESCO de 1970 concernant « les mesures à prendre pour interdire et empêcher l'importation, l'exportation et le transfert de propriété illicites de biens culturels ».
L’Afrique n’a malheureusement pas l’exclusivité du pillage archéologique. Mais ici, comme en Amérique du Sud ou en Asie, celui-ci est une conséquence des rapports inégaux entre les Pays du Nord et ceux du Sud. Ce comportement « d'arrière-garde » va à contre-courant des préceptes diplomatiques actuels qui visent à encourager le partenariat nord-sud. Il est temps que les pays occidentaux adoptent et appliquent une législation sanctionnant l’importation d’objets archéologiques provenant d’Afrique et d’autres régions défavorisées, à l’image de ce qu’ils ont fait pour les pays méditerranéens.
En cette période où la place financière suisse est la cible de nombreuses attaques, l’adoption rapide de règles déontologiques et éthiques strictes dans ce domaine est plus nécessaire que jamais.



Eric Huysecom,
Professeur d'archéologie aux Universités de Genève et Bamako, directeur de la Mission Archéologique et Ethnoarchéologique Suisse en Afrique de l'Ouest (MAESAO), représentant européen aux conseils restreints des « Society of Africanists Archaeologists », « Panafrican Archaeological Association » et « West African Archaeological Association ».

Les personnes suivantes soutiennent le texte de cette tribune:

Hamady Bocoum, directeur national du patrimoine culturel du Sénégal, professeur d'archéologie à l'Université de Dakar
Peter Breunig, professeur d'archéologie africaine à l'Université de Francfort, directeur du Programme de recherche archéologique à Nok, Nigeria
Lassana Cissé, directeur de la Mission Culturelle de Bandiagara, Mali
Nicholas David, professeur émérite d’archéologie à l’Université de Calgary, ancien président de la Society of Africanists Archaeologists
Alain Gallay, professeur honoraire d'archéologie à l'Université de Genève
Christophe Goumand, archéologue, président du Festival international du film archéologique de Nyon
Laurent Flutsch, directeur du Musée romain de Lausanne-Vidy
Oumarou Ide, directeur de l'Institut des Recherches en Sciences Humaines du Niger et chef du département d'art et d’archéologie de l’université de Niamey
Gilbert Kaenel, directeur du Musée cantonal d'archéologie et d'histoire de Lausanne
Marc-Antoine Kaeser, directeur du Laténium, parc et musée d'archéologie de Hauterive-Neuchâtel, professeur à l'université de Neuchâtel
Timpoko Hélène Kienon-Kaboré, cheffe du Département d’archéologie de l’Université de Cocody à Abidjan
André Langaney, professeur au Museum national d’histoire naturelle de Paris et professeur honoraire à l'Université de Genève
Marie Claude Morand, Directrice des Musées cantonaux du Valais et Présidente d’ICOM-suisse
Roderick J. McIntosh, professeur d'archéologie africaine à la Yale University, auteur du livre "Plundering Africa's past"
Kléna Sanogo, directeur de l'Institut des Sciences Humaines du Mali
Robert Vernet, archéologue, chercheur associé à l’Institut mauritanien de Recherche Scientifique

13:30 Publié dans Genève | Tags : pillage, archéologie, afrique, pays du sud, biens culturels, musées | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

25/03/2009

Comment s’en mettre « plein les fouilles » !

Dans le samedi culturel du Temps et sur ces ondes, Arnaud Robert a publié une remarquable enquête sur le pillage des sites archéologiques africains.
Selon lui, le mécanisme est simple. En voici un exemple !
Des pilleurs déterrent sur commande au Nigéria de magnifiques terres cuites dont l’exportation est interdite.
Ils les passent clandestinement dans des pays voisins.
Là elles sont achetées, « en toute légalité », par des commerçants ayant boutique sur rue à Paris.
Un très riche « touriste » suisse peut, alors, en acheter et les ramener chez lui comme souvenir, entre une photo de la Joconde et une tour Eiffel en plastique.
Puis il les expose dans son musée privé ou bien les vend au prix fort …
Notre conseiller administratif chargé des affaires culturelles a eu la bonne idée de recruter un collaborateur étranger de notre « touriste » comme directeur du Musée d’Ethnographie de Genève.
Ce dernier utilise, depuis, le musée municipal comme lieu de promotion de ces activités « artistiques », culturelles et rémunératrices.
Notre « touriste » a reçu un prix de l’université l’an passé, après un petit don à une faculté.
Comme pour le pétrole, la nourriture et les matières premières, notre rapport aux biens culturels des pays du sud est simple :
On contourne leurs lois, on néglige le recel, on achète à bas prix, à n’importe qui, et on revend très cher.
Le tout au nom d’une prétendue liberté du commerce et au mépris de conventions internationales que la Suisse signe parfois, mais ne ratifie pas ou n’applique pas.
Comme la France, l’Allemagne, les Etats-Unis, le Japon et bien d’autres …

RSR1 25-03-2009


08:33 Publié dans rsr.ch | Tags : pillage, archéologie, afrique, pays du sud, biens culturels, musées | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |