03/01/2017

Le petit homard qui bou-hout dans la marmite !

Ce refrain très daté des Frères Jacques me revient à la lecture de cette annonce selon laquelle notre parlement fédéral envisage, sérieusement, d’interdire de cuire par ébullition des homards vivants sur le territoire national ! D’autant plus qu’une de mes cultures ancestrales me prescrit de le faire, dans le respect du talent de cuisinière de ma grand’mère restauratrice cauchoise… Alors, j’avoue avoir ébouillanté un homard, pas plus tard qu’hier soir, et l’avoir consommé, tiède, avec délice, pain frais et beurre salé, dans l’heure qui suivait.

Certes, mon empathie pour les animaux m’avait mis mal à l’aise, comme toujours, au moment de l’introduire dans la marmite. J’avais même utilisé le truc empirique qui consiste à lui passer la tête sous l’eau chaude avant le plongeon dans l’eau bouillante. Il s’était recroquevillé, comme anesthésié et n’avait pas donné, dans l’eau de cuisson, les grands coups de queue qu’ils donnent autrement en projetant le bouillon.

Mais, pour en revenir à nos législateurs et aux « anti-spécistes » qui les harcèlent, je pense qu’il est temps de remettre à l’heure leurs pendules scientifiques et rationnelles, car leur projet de loi risque d’être absurde et inappliqué, sinon inapplicable !

D’abord une telle condescendance pour des animaux jusqu’à nouvel ordre importés fait preuve d’un respect bien inhabituel de l’immigration. Ira-t-on jusqu’à interdire l’importation de tout homard ou langouste qui n’aurait pas été achevé selon un complexe rituel helvétique empathique, à côté duquel casher et halal ne sont que pets de sansonnets intégristes ? Va-t-on vers le développement de fermes à crustacés marins en Valais, avec abattoirs Swiss-Concept ?

Et puis je n’ai pas entendu dire que le projet législatif concerne NOS écrevisses, que la loi nous autorise, à nouveau, à pêcher. Favoriser ainsi des crustacés étrangers par rapport à ceux de nos lacs et rivières me semble intolérable : mon sang à croix blanche ne fait qu’un tour ! Et puis encore, pourquoi ne parler que des gros homards alors que les petites crevettes subissent le même zoocide au quotidien, dans de bien plus fortes proportions : des millions, ou bien plus, contre quelques milliers. C’est un inadmissible racisme en faveur des gros, contre les petits !

Pour en venir au fondamental, il convient de rappeler des banalités sur la douleur, sa fonction, sa perception chez soi et chez les autres animaux, humains ou pas. La douleur est un signal vital des perturbations de notre organisme, et l’on ne peut pas vivre sans. Les très rares enfants qui naissent incapables d’en éprouver ne cessent de se blesser et mutiler gravement jusqu’à ce que mort s’ensuive. Cela dit, c’est pour les autres une expérience assez négative pour que l’on apprenne vite à l’éviter, ou à l’interrompre une fois qu’elle a joué son rôle d’avertisseur. Les circuits nerveux de la douleur remontent de la périphérie du corps vers le cerveau, à travers la moelle épinière. Ils sont communs à tous les vertébrés et ont des équivalents chez les crustacés ou insectes. Mais une différence fondamentale vient de leur interconnexion, chez les grands mammifères avec les centres nerveux qui gèrent notre pensée consciente. Des centres qui sont bien plus réduits chez les autres vertébrés, et ce d’autant plus qu’ils sont zoologiquement plus éloignés de nous. On n’en connaît pas d’équivalents chez les invertébrés. Il ne nous est donc pas possible d’imaginer la douleur subjective du homard qui bout, ni la conscience ou la représentation qu’il en a. Est-ce à dire qu’il faut y être insensible ? Sûrement pas ! Est-ce à dire qu’il faut légiférer ? Si oui, comment et jusqu’où ?

Presque tout le monde sera d’accord pour interdire l’exécution des humains par le bouillon ou les barbecues religieux, style Michel Servet, Giordano Bruno ou Jeanne d’Arc. Nos lois qui interdisent de donner la mort sous des formes non suicidaires consentantes y suffisent. Nous nous identifions à la victime et refusons sa torture que nos neurones miroirs nous font appréhender, comme si elle nous était destinée. Nous éprouvons des empathies de même type pour des mammifères supérieurs, singes et animaux familiers en particulier, dotés de centres nerveux comparables aux nôtres et auxquels nous nous identifions facilement. Mais les rats qui, cognitivement, sont souvent bien plus performants et plus proches de nous que, par exemple les chevaux, ne bénéficient en général pas de la même empathie. A cause de leur petite taille ? De leur mauvaise réputation ? Parce que ce sont des concurrents pour les ressources ?? Pourtant, il n'y a aucun doute : leur sensibilité et leur intelligence sont bien plus proches des nôtres que de celles, éventuelles, du homard. On ne peut donc pas envisager une loi rationnelle de protection du homard de la souffrance sans envisager, AVANT, une loi de protection comparable des rats et autres mammifères de tortures équivalentes. Certains veulent, depuis longtemps, faire une loi générale contre la souffrance de tous les animaux, sans considérations zoologiques, sans se rendre compte de l’absurdité de la proposition. Pour les remettre à leur place, j’avais écrit autrefois une chronique dans Charlie Hebdo, où je dénonçais « l’inadmissible génocide des charmants collemboles ». Une étude très scientifique du piétinement des tapis de feuilles dans les forêts tempérées froides humides avait en effet montré que chaque pas humain y tuait, en moyenne, huit cent de ces minuscules et mignons insectes, et en blessait sans doute encore bien plus. Pour les collemboles, chaque pas humain, c’est Alep ou Raqqa, sinon Hiroshima ! Et interdire de marcher en forêt n’est pas vraiment à notre portée…

Et puis encore, serait-il sain de légiférer contre une souffrance animale que la nature n’est pas près d’éviter ? Quand on voit la façon dont un chimpanzé, un faucon ou un simple chat traite ses proies, beaucoup d’entre nous préféreraient sans doute une courte ébullition ou une brève combustion à une longue consommation chirurgicale tranquille, à vif, sans anesthésie, digne des pires supplices ecclésiastiques moyenâgeux ! Le seul sort comparable est celui que nous infligeons aux huîtres et autres mollusques dévorés crûs, que le projet de loi ne semble pas devoir protéger. Sans doute parce qu’ils n’ont pas, comme le homard et nous, un long corps segmenté, des pattes pour marcher, et surtout deux grands yeux de part et d’autre de la face.

Sur le fond, je suis assez d’accord avec l’éthique qui consiste, dans la mesure du possible, à éviter toutes les souffrances humaines et animales inutiles. Mais autant des lois – aujourd’hui si peu respectées – s’imposent quand il s’agit des humains ou d’espèces menacées par la stupidité humaine, autant une loi générale de prévention de la souffrance animale ne pourrait être cohérente. Il est là question d’éthique individuelle, sûrement aussi d’éducation, mais la loi reviendrait à imposer, à tous, des choix individuels que l’état du monde ne justifie pas. En d’autres termes, il s’agirait de choix religieux et intolérants. En ce qui me concerne, j’ai choisi d’assumer mes choix. Consommant des crustacés, je n’hésite pas à les faire bouillir moi-même. De même qu’il m’est arrivé d’égorger les poulets que je devais manger. Les bœufs, pas encore, puisque la loi l’interdit ! Mais, quelque part, déléguer cette mission de mort me dérange un peu. Pas autant toutefois que laisser des militaires tuer en mon nom, ou bien laisser des financiers et des commerçants sans scrupules ruiner délibérément les pauvres de tous les pays…

17/09/2014

Pourquoi et comment les animaux font-ils ce qu'ils font ?

C'est la question à laquelle je tenterai de répondre, à partir de demain, devant les étudiants et ceux que ça intéresse, dans le cadre du cours public "Introduction à la Biologie du Comportement" de l'Université de Genève. Ce sera un cours en dix séances réparties sur l'année universitaire, uniquement pour ceux que ça intéresse. Une participation raisonnable permet aux étudiants inscrits de glaner quelques crédits par le plaisir plutôt que par la douleur. Bien entendu, quand je dis comportements des animaux, ceux des humains sont inclus... Voici, en gros, de quoi il s'agit :

La vie a une histoire, dont nous retrouvons les traces dans les sols entassés des périodes de temps successives du passé. L'actuel et le plus récent en surface, le plus ancien au plus profond. Dans ces sédiments, on trouve les restes fossiles des végétaux et des animaux de l'époque, répartis en centaines de milliers d'espèces pour les végétaux, en millions d'espèces pour les animaux. Buffon, puis Lamarck, classant ces espèces, ont constaté qu'elles se regroupent en "familles", plus ou moins vastes, réunies par le fait qu'elles partagent des caractères communs héréditaires que l'on ne retrouve pas dans les autres familles. Bien que ce soit une idée hérétique et très réprimée par la religion de l'époque, Buffon (Histoire naturelle, générale et particulière... publiée de 1749 à 1789) propose que deux espèces proches par la plupart de leurs caractères le soient parce qu'elles descendent toutes les deux d'une seule espèce ancestrale commune, dont les descendants séparés ont divergé au cours du temps . Lamarck étend cette proposition aux "familles" de plantes, qui seraient ainsi de vraies familles, au sens généalogique, descendantes d'une seule espèce ancestrale, dont les descendantes se sont partagés en lignées de populations indépendantes et divergentes (Flore française 1778). Puis il étend cette idée aux familles d'animaux et propose dans le discours inaugural de son cours de 1800 (publié en 1801), que l'ensemble des espèces vivantes soient issues les unes des autres, selon une généalogie commune et unique, à partir des formes de vie les plus simples. Une idée que Charles Darwin, né en 1809, reprend et diffuse en 1859 dans son Origine des espèces, sans citer La philosophie zoologique de Lamarck (1809), dans laquelle il l'a puisée. L'origine des espèces, outre la vulgarisation de la théorie généalogique de l'histoire du vivant de Buffon et Lamarck, apporte une contribution majeure avec la théorie de la sélection naturelle, inspirée de l'Essai sur le principe de population de Malthus (1798), généralisé au monde vivant, alors que Malthus ne parlait que de fécondité et d'écologie humaines.

 Avec ses théories sur la sélection naturelle (découverte en même temps par Alfred Russel Wallace) et la sélection sexuelle, une des plus importantes contributions de Charles Darwin arrive plus tard dans son traité sur L'expression des émotions chez l'Homme et chez les animaux (1872), considéré comme le manuel fondateur de la biologie du comportement et de l'éthologie animale et humaine. Darwin y montre comment l'origine généalogique commune d'espèces différentes leur procure des organisations anatomiques et physiologiques semblables, qui leurs permettent d'exprimer les mêmes émotions dans les mêmes contextes, et de comprendre cette expression entre espèces proches parentes. C'est l'amorce d'une histoire de l'apparition, des mécanismes et de la transformation des comportements animaux au cours des ères géologiques successives.

La reconstitution des grands traits de cette histoire est un des sujets essentiels du cours public d'Introduction à la Biologie du Comportement (IBC) que je donne dès demain jeudi à 10h15, en cinq séances d'automne et cinq de printemps (rue G Revilliod 12, entrée des étudiants dans la cour derrière la Migros Acacias).

Ce cours IBC est un cours autonome, ouvert à tous les étudiants et au public, pour lequel aucun prérequis n'est demandé. Il comporte une série de chapitres sur la détermination des comportements animaux (génétique et physiologie), l'apprentissage, la territorialité, les structures sociales, les comportements des primates, les traditions et cultures, les comportements humains).

 

 

 

 

 

26/08/2014

Il n'y a pas que la compétition dans la vie...

Le succès sur internet d'images montrant des comportements inattendus d'affection ou de collaboration entre des espèces animales très différente s'explique d'abord par l'idée trop répandue d'une nature faite seulement de violence et de compétition entre des espèces qui se battent et se dévorent. A cette vision "darwiniste intégriste" s'opposent les observations de bien d'autres et de Darwin lui-même de comportements altruistes et d'entre-aides en milieu naturel. Parfois ce sont des espèces très différentes, comme les petits poissons qui viennent nettoyer les dents de gros prédateurs sans être dévorés ou bien les oiseaux qui nettoient la peau et la bouche d'hippopotames ou de bovins: des services souvent intimes. Si, comme le soulignait Kropotkine au début du 20ème  siècle, la nature offre de multiples exemples de collaborations étonnantes aux bénéfices réciproques, les mécanismes de l'attachement, de l'empathie ou du dressage expliquent souvent les images "contre-nature" de relations affectueuses entre espèces ennemies ou indifférentes. L'"empreinte", qui permet l'identification de la mère, du jeune ou, plus tard, de l'objet sexuel chez les oiseaux ou les mammifères, dépend des individus rencontrés en "période sensible". Ainsi, en milieu humain, des oiseaux ou des mammifères privés de congénères identifient, comme mère ou comme objets sexuels, des humains ou d'autres animaux inhabituels dans leur monde. Ils développent, vis-à-vis d'eux, les comportements correspondants. Ce qui explique qu'une chienne puisse materner des chats, une chatte des souris. Ou que des corbeaux, des chiens ou des tigres fassent parfois des offrandes de nourriture et d'affection paradoxales et... embarrassantes ! Lorenz racontait comment un chouca tombé du nid, élevé en main puis relâché, était revenu l'année suivante lui offrir un ver de terre dans la bouche, un comportement d'offrande classique entre partenaires sexuels chez les oiseaux, entre autres...

NB : j'avais envoyé ce texte en réponse à des questions de Nic Ulmi, du Temps, qui en a publié quelques extraits dans l'article attaché

Idylle-23-U150151965621pLC.pdf

21/02/2013

Les chimpanzés de Christophe et Hedwige Boesch

20327758.jpgCe n'est pas tous les jours que je vous encouragerai à aller voir une production Disney lancée par une grosse machine publicitaire digne du pire d'Hollywood. Mais la filiale Disney Nature, qui a déjà pris des rateaux à vouloir présenter des animaux tels qu'ils sont plutôt que des Bambis humanisés, nous montre dans son film Chimpanzés des images d'un intérêt et d'une qualité exceptionnelle. On y observe, en vrai, ce qui était décrit depuis des années dans les publications scientifiques de Jane Goodall, Christophe et Hedwige Boesch et tous leurs confrères : l'utilisation d'outils, la chasse, les conflits violents, la tendresse des soins des adultes aux jeunes. Des images que seuls des initiés avaient vues, sous forme de vidéos, médiocres le plus souvent, et qui nous confrontent tous à l'"humanité" de nos plus proches parents animaux. Cinquante ans de travail des chercheurs, des décennies de patience pour se faire accepter par des animaux extrêment farouches et accessoirement dangereux, trois ans de tournage dans des conditions inhumaines sous le contrôle sévère des chercheurs, nous offrent un spectacle qui nous interroge directement sur ce que nous sommes et ce que nous faisons à ces cousins troublants. Alors certes, Disney n'est pas une ONG humanitaire, ni chimpanzéitaire et doit rentabiliser son investissement. On a donc censuré - au montage seulement j'espère - tout ce qui était sexe, violence et cruauté de la chasse et des combats. On a donné des petits noms aux animaux - comment les identifier autrement ? Les chercheurs sont les premiers à le faire ! - et tout est fait dans le commentaire pour susciter l'empathie en humanisant "Oscar" et ses amis, ou en rendant le chef de bande ennemi encore plus patibulaire qu'il ne l'est. Le cinéma n'est pas la vérité mais la fiction quand il doit vendre des billets pour vivre. On sait très bien que les films animaliers intégristes ou austères comme les admirables "Le territoire des autres" et "La griffe et la dent" de Bel et Vienne, ou même certains Nuridsany-Perrenou se sont plantés, malgré des images à couper le souffle, parce que le spectateur moyen n'y comprenait rien et ne s'y identifiait pas. C'est pourquoi je pardonne volontier un commentaire omniprésent et moins débile que je ne craignais, qui a fait dézinguer le film à un immonde gratte-papier du journal Le Monde, qui en a fait une critique aussi snob et méprisante que déplacée. Prouvant qu'il méprise autant le public que les animaux et n'a même pas su reconnaître que la musique était bonne, drôle et judicieuse !

Mon seul regret est que l'on ne rende pas l'hommage qui convient à ceux à qui ce film doit tout : Christophe et Hedwige Boesch qui ont passé une grande partie des quatre dernières décennies à courir après les chimpanzés dans l'"enfer vert" de la forêt de Taï en Côte d'Ivoire, malgré les pluies, les dangers, les braconniers, les guerres, Ebola et quelques autres "détails" désagréables. Espérons que les bonus du DVD rattrapperont un peu cet oubli fâcheux.

15/04/2012

GENETIQUEMENT PREDISPOSES POUR APPRENDRE ?

Voici un mois, je reçois de Sept - Iles (c'est au Québec), le mail suivant qui a initié un échange, qui me semble d'intérêt général, avec un professeur de philosophie du lieu.

Je vous le livre donc tel quel, avec l'autorisation, bien sûr, du professeur Cossette, que je remercie de cet échange.

 

Le 15 mars 2012, Patrick Cossette a écrit :

Je m'appelle Patrick Cossette, enseignant de philosophie dans un collège de la province du Québec (Canada).

 

Récemment, j'ai pris connaissance de votre livre Les Hommes. Passé, présent, conditionnel (1988, Armand Colin). Dans ce livre, vous y affirmez que contrairement à l'animal, l'humain est programmé pour apprendre et non pour faire (autrement dit l'humain n'est pas programmé pour faite telle ou telle chose) ; vous y affirmez même que l'animal peut faire des apprentissages complexes, mais qu'il ne peut, contrairement à l'humain, modifier son mode de vie.

 

À ce sujet, j'aurais deux questions.

 

1.      Pouvons-nous y voir là une explication de l'existence des cultures chez l'humain ? Je veux dire qu'étant donné que nous ne sommes pas programmés pour faire telle ou telle chose, nous devons l'apprendre d'un congénère ; mais avant de pouvoir apprendre, si nous ne sommes pas programmés, si ce n'est pas inscrit dans notre «disque dur», nous devons d'abord et avant tout «inventer» nos façons de faire ; ainsi, la culture d'un groupe humain serait l'ensemble de ses inventions de façons de faire, transmis de génération en génération par l'apprentissage.

 

2.      Advenant que ce soit une explication du phénomène culturel chez l'homme, serait-ce une explication matérialiste ? Voyez-vous, le philosophe Luc Ferry offre une explication telle que je viens de décrire de la culture et de l'historicité : il dit que l'humain n'est pas programmé par la nature, et ainsi il doit inventer son mode de vie ; sauf que pour Ferry, absence de programmation naturelle = libre-arbitre/liberté (lui-même parle de surnaturel). Serais-je dans l'erreur si j'interpréterais vos propos comme étant une explication matérialiste de l'origine de la culture, i.e. rivale de celle de Luc Ferry ?

 

La raison de mon intérêt pour votre livre est que j'aimerais présenter brièvement vos principales idées dans le cours d'anthropologie philosophique que je donne.

 

Alors, si votre emploi du temps vous le permet, j'aimerais avoir votre son de cloche sur le sujet.

 

Cordialement,

 

Voici donc mes réponses :

17-03-2012

Bonjour Monsieur Cossette,

 

Tout d'abord, je voudrais rendre à mon vieux maître et ami François Jacob la paternité de la citation :

"L'Homme, lui aussi est programmé, mais il est programmé pour apprendre" qu'il a écrite, sauf erreur dans son livre "La logique du vivant"

Je ne l'avais pas reprise telle quelle parce qu'en 1988 déjà, on était revenu de la notion de programme génétique qui est en voie d'abandon aujourd'hui tant l'analogie du programme est grossière par rapport à ce que l'on sait en génétique. Par ailleurs, je n'écrirais plus aujourd'hui que les autres animaux sont "programmés pour faire" tant on a observé de variations de traditions et de relations à l'environnement dans diverses espèces animales, au point de parler de cultures différentes au sein des espèces, en particulier chez les grands singes.

En fait, comme je l'écrivais déjà dans la réédition en 1987 de mon livre "Le sexe et l'innovation", la grande rupture est entre les animaux qui naissent et peuvent produire la quasi totalité de leurs comportements sans apprentissage et ceux dont la survie et la descendance nécessitent des apprentissages plus ou moins complexes.

Après, la différence entre les humains et les autres animaux est plus affaire de quantité d'apprentissage et de diversification culturelle produites que de rupture entre ceux qui apprennent et les autres.

Sauf pour un seul critère à ce jour : le langage à double articulation des signes pour faire des mots, d'une part et d'autre part des mots selon une syntaxe.

Ces considérations changent, bien sûr, le contexte de vos questions auxquelles je vais essayer de répondre maintenant :

1) Oui, c'est bien évidemment parce que nous sommes les animaux qui "savent" le moins faire de naissance et apprennent jusqu'aux comportements les plus basiques - marcher, se nourrir, ...- que nous avons des possibilités aussi extrêmes de diversification culturelle. Mais, ainsi que je vous le disais plus haut, nous ne sommes pas les seuls à devoir apprendre, ni même à devoir apprendre beaucoup. Beaucoup d'autres espèces de primates, de mammifères, d'oiseaux et même de mollusques sont "programmées pour apprendre" plus ou moins, mais évidemment bien moins que nous. Entre l'araignée qui tisse une toile complexe sans jamais avoir appris et les chimpanzés qui ont des technologies de chasse et de cueillette sophistiquées, mais variables entre populations dans le même environnement, il existe plein de situations intermédiaires avec des proportions d'apprentissage et de traditions culturelles très variables de presque rien jusqu'à beaucoup.

2) Il est clair que mes idées sur l'origine de la culture sont matérialistes pour la simple raison que les sciences que je pratique n'admettent pas d'autres types de raisonnements. Mais elles sont aussi incomplètes et ne prétendent pas avoir réponse à tout. Je ne dirais pas que ces idées sont opposées à celles de Luc Ferry parce que ses propositions que vous rapportez me semblent extrêmement floues par la référence à une "nature" qui programmerait en étant dotée d'une volonté consciente. "Programmé par la nature" pourrait aussi bien qualifier les animaux qui, comme l'araignée, peuvent faire sans apprendre que ceux qui, comme les grands singes et nous, peuvent apprendre, par apprentissage et tradition, les gestes et comportements nécessaires à la survie dans la nature et en société. La survie de nos ancêtres primates anciens et humains fossiles dépendait déjà de traditions culturelles et de technologies de cueillette et de chasse apprises. Et l'idée idiote que ce serait des humains qui auraient inventé la famille, les traditions et les cultures, qu'ils ont nécessairement hérités de leurs ancêtres animaux, réunit d'aussi grands esprits que Jean-Jacques Rousseau et Claude Lévi-Strauss !

Le "surnaturel" très anthropocentrique de Luc Ferry, au delà d'un jeu de mot douteux, repose sur une grave méconnaissance de ce que l'on sait aujourd'hui des comportements et traditions des autres espèces, primates et cétacés en particulier. Que Luc Ferry apprécie ou pas, nos pires excès culturels restent dans le cadre d'une nature qui en a vu d'autres et ne manifeste guère de projet évident.

Quant au libre arbitre, je le vois aussi comme quelque chose qui aurait pu émerger bien avant nous, sous des formes limitées... et dont je crains qu'il ne régresse fort dans les sociétés manipulées par les médias tout puissants d'aujourd'hui !

Vous retrouverez des discussions complémentaires ou sur des sujets liés, au milieu de bien d'autres choses, sur mes blog et site http://alanganey.tdg.ch , http://lecourrier.ch/dede

Ainsi que dans mes livres Le sexe et l'innovation, Le sauvage central, La philosophie biologique.

...

 

 

Le 19 mars 2012, Patrick Cossette répond et je réponds à nouveau - en gras - peu après :

...

D'abord j'ai aimé la nuance que vous apportiez, à savoir que les humains ne sont pas les seuls à être «programmés pour apprendre» (si cette expression est douteuse, pourrions-nous plutôt dire «génétiquement prédisposé à l'apprentissage» ?), que les animaux (du moins certains) ne sont pas exclusivement «programmés pour faire», et qu'ainsi on peut trouver quelque chose qui s'apparente à de la culture chez les animaux, principalement les singes. Cette idée concorde avec ma première compréhension de votre théorie : que l'humain soit la seule espèce ou non à pouvoir apprendre ne change rien, car l'équation [possibilité d'apprentissage = possibilité de culture] reste toujours la même. J'avais déjà eu moi-même cette idée il y a deux ou trois ans, lorsque j'ai commencé à aborder la pensée de Luc Ferry dans mon cours d'anthropologie philosophique : j'ai présenté cette idée à mes élèves en leur disant que ce pouvait être une explication matérialiste de l'origine de la culture, explication qui rivalise avec celle que Luc Ferry met de l'avant dans Le nouvel ordre écologique et Qu'est-ce l'homme ?.

 

Dans votre réponse à mon premier courriel, vous disiez :

«Après, la différence entre les humains et les autres animaux est plus affaire de quantité d'apprentissage et de diversification culturelle produits que de rupture entre ceux qui apprennent et les autres.», ainsi que «Entre l'araignée qui tisse une toile complexe sans jamais avoir appris et les chimpanzés qui ont des technologies de chasse et de cueillette sophistiquées, mais variables entre populations dans le même environnement existent plein de situations intermédiaires avec des proportions d'apprentissage et de traditions culturelles très variables de presque rien à beaucoup».

Je crois comprendre que selon vous, la culture n'est pas une particularité humaine, et qu'il pourrait même y avoir une continuité, une graduation, entre la culture humaine et les cultures chez les animaux. Ai-je bien interprété vos dires ?

 

Oui, à une réserve près : la pratique de langages à double articulation, aujourd'hui chez notre seule espèce, constitue une discontinuité et les scénarios sur son apparition pendant la préhistoire sont spéculatifs.

Le plus vraisemblable est celui de Derek Bickerton, mais il est aussi invérifiable que les autres, donc très hypothétique.

Il est clair aussi que la différence quantitative importante sur les apprentissage et le "volume de culture" possible entre nous et les autres espèces tient à ce stockage linguistique que les autres espèces ne pratiquent pas.

 

Si c'est le cas, votre pensée serait semblable à celle de Frans de Waal sur ce sujet.

 

Je suis assez d'accord sur certains sujets polémiques avec Frans que j'ai rencontré un certain nombre de fois et que j'aime bien.

Je ne peux le suivre en tout, évidemment, malgré mon admiration pour son travail et son talent pour le présenter.

 

J'aurais encore deux autres questions au sujet de Les Hommes. Passé, présent, conditionnel. Vous y affirmiez (si je me souviens, c'est à la page 194 de l'édition de 1988) que les animaux supérieurs peuvent faire des apprentissages compliqués, mais que contrairement aux humains ces apprentissages ne leur permettent pas de remettre en question leur mode de vie et leurs structures sociales :

 

Vous avez raison de rappeler que "Les Hommes..." datent de 1988 !

J'ai beaucoup évolué depuis sur le sujet à cause d'abondantes données nouvelles sur les cultures animales et celles des grands singes en particulier.

Chez les chimpanzés, modes de vie et structures sociales varient significativement d'une population à l'autre de la même sous espèce.

Ma rencontre avec Watana, jeune Orang-Outan femelle élevée avec des Bonobos dont elle avait adopté les comportements sexuels, puis sa rencontre sous mes yeux avec un "fiancé" Orang Outan m'ont fait remettre en question, au moins chez les Anthropomorphes, l'idée que les comportements sexuels animaux étaient régis par des contraintes biologiques innées. Il est clair que, dans cet exemple, ils sont appris. J'ai raconté ça, dans une chronique, du Temps du 15-6-2004. Donc, mea culpa ! Je m'étais trompé par préjugé anthropocentrique.

 

1.      Serait-ce ce qu'on appelle «l'évolution culturelle» ? Je veux dire par là qu'un espèce animale quelconque pourrait peut-être avoir une culture, mais que celle-ci ne changerait pas au fil du temps, ne pourrait pas s'améliorer ou se raffiner

 

Non, justement ! Il est clair que les comportements et les structures sociales des animaux à apprentissage varient à la fois par évolution génétique classique et évolution culturelle et que l'évolution culturelle va beaucoup plus vite.

On en a de nombreux exemples même chez des Oiseaux.

 

Ça demeurerait une culture de base, si je peux dire ainsi.

 

Ça ne peut être qu'une base très changeante au contraire.

 

Si c'est le cas, cette idée se rapprocherait de ce que Luc Ferry appelle l'historicité chez l'Homme dans Qu'est-ce l'homme ?

(excepté que Ferry base sa théorie sur le libre-arbitre plutôt que sur l'apprentissage).

 

Je n'ai pas beaucoup lu Luc Ferry. Je ne connais pas sa notion d'historicité, mais d'après ce que je comprends il est probable qu'il se trompe s'il en fait une exclusivité humaine.

Il m'a agréablement surpris une fois où je l'ai rencontré (malgré nos incompatibilités politiques extrêmes !), mais je ne pense pas qu'il connaisse bien la biologie, du comportement animal en particulier.

 

 

2.      Depuis 1988, avez-vous esquissé une explication pour rendre compte de cette incapacité chez l'animal à pouvoir changer ses modes de vie ?

 

Vous avez la réponse au dessus. Je pensais que ces modes de vie changeaient par sélection génétique de contraintes biologiques et l'on a maintenant plein d'exemples de changements de traditions purement "culturels".

 

Je dois confesser que vous ayant découvert que récemment, votre livre Les Hommes. Passé, présent, conditionnel est le seul de vos ouvrages que j'ai lu.

 

J'ai écrit sur pas mal d'autres sujets depuis, mais mon livre sur les comportements, commencé il y a 12 ans à Montréal, est toujours en chantier ... Le sujet bouge trop vite !

 

 

10:13 Publié dans Philosophie | Tags : philosophie, comportement, apprentissage, culture, traditions, génétique, humain, animaux, singes | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

14/10/2010

1) Pourquoi a-t-on l'instinct grégaire?

C'était une question d'un jeune téléspectateur à TSR.découverte.ch et ma réponse :

Les biologistes n'aiment pas trop parler d'instinct, un mot que le langage courant attribue à des situations très différentes et pas toujours de façon très rationnelle.

Il s'agit ici de savoir quelles raisons poussent des animaux ou des humains à se regrouper en certaines occasions ou même à vivre en permanence en groupes plus ou moins nombreux.

Ces raisons sont multiples et très variables, selon les espèces et les circonstances.

Elles s'opposent souvent à de bonnes raisons de vivre dispersés, par exemple pour éviter la compétition pour la nourriture ou les autres ressources, telles que le territoire, pour les espèces qui en ont un.

 

En voici quelques unes, cette liste n'étant certainement pas complète :

 

- vivre en groupes, plus ou moins nombreux, permet de mieux se défendre contre les prédateurs d'autres espèces ou contre des concurrents de la même espèce, chez les poissons, les oiseaux et les mammifères entre autres.

Cela permet aussi une spécialisation de certains dans des fonctions bénéficiant à tous, tels que les "guetteurs" dans certaines troupes de singes, ou les "soldats" ou les "ouvriers" chez les insectes sociaux, ainsi, bien sûr, que dans les sociétés humaines

 

- certains rassemblements ou entassements d'individus servent à lutter contre le froid nocturne (certains singes, jeunes oiseaux,..) ou saisonnier (chauve-souris), ou contre le vent (manchots), ou bien aident à "climatiser" un nid (abeilles)

 

- chasser en groupe est indispensable pour beaucoup de prédateurs s'attaquant à des proies beaucoup plus fortes qu'eux

 

- beaucoup d'animaux grégaires ou sociaux (on dit « grégaires » s'il s'agit de simples rassemblements et « sociaux » s'il existe des structures sociales avec partage des rôles et des tâches) supportent mal la solitude qui peut les mener à la panique ou au stress.

Chez eux, comme chez une majorité d'humains, la présence des autres est gratifiante, récompensée par un sentiment de sécurité, tant que cette présence n'est pas trop proche ou envahissante et qu'elle respecte des espaces privés de taille très variables selon les espèces animales et les cultures humaines, selon les contextes et souvent selon les saisons

 

- beaucoup de rassemblements sont liés à des activités communes nécessitant des partenaires, qu'il s'agisse de sexe, de jeux, de chasse ou de pêche, d'activités sportives ou culturelles chez les humains. Chez nous, le sentiment d'appartenance à un groupe ou à une foule permet une identification à des statuts et des conditions inaccessibles à chacun personnellement, avec tous les dangers que cela comporte en cas d'affrontement de tels groupes ...

 

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