03/01/2017

Le petit homard qui bou-hout dans la marmite !

Ce refrain très daté des Frères Jacques me revient à la lecture de cette annonce selon laquelle notre parlement fédéral envisage, sérieusement, d’interdire de cuire par ébullition des homards vivants sur le territoire national ! D’autant plus qu’une de mes cultures ancestrales me prescrit de le faire, dans le respect du talent de cuisinière de ma grand’mère restauratrice cauchoise… Alors, j’avoue avoir ébouillanté un homard, pas plus tard qu’hier soir, et l’avoir consommé, tiède, avec délice, pain frais et beurre salé, dans l’heure qui suivait.

Certes, mon empathie pour les animaux m’avait mis mal à l’aise, comme toujours, au moment de l’introduire dans la marmite. J’avais même utilisé le truc empirique qui consiste à lui passer la tête sous l’eau chaude avant le plongeon dans l’eau bouillante. Il s’était recroquevillé, comme anesthésié et n’avait pas donné, dans l’eau de cuisson, les grands coups de queue qu’ils donnent autrement en projetant le bouillon.

Mais, pour en revenir à nos législateurs et aux « anti-spécistes » qui les harcèlent, je pense qu’il est temps de remettre à l’heure leurs pendules scientifiques et rationnelles, car leur projet de loi risque d’être absurde et inappliqué, sinon inapplicable !

D’abord une telle condescendance pour des animaux jusqu’à nouvel ordre importés fait preuve d’un respect bien inhabituel de l’immigration. Ira-t-on jusqu’à interdire l’importation de tout homard ou langouste qui n’aurait pas été achevé selon un complexe rituel helvétique empathique, à côté duquel casher et halal ne sont que pets de sansonnets intégristes ? Va-t-on vers le développement de fermes à crustacés marins en Valais, avec abattoirs Swiss-Concept ?

Et puis je n’ai pas entendu dire que le projet législatif concerne NOS écrevisses, que la loi nous autorise, à nouveau, à pêcher. Favoriser ainsi des crustacés étrangers par rapport à ceux de nos lacs et rivières me semble intolérable : mon sang à croix blanche ne fait qu’un tour ! Et puis encore, pourquoi ne parler que des gros homards alors que les petites crevettes subissent le même zoocide au quotidien, dans de bien plus fortes proportions : des millions, ou bien plus, contre quelques milliers. C’est un inadmissible racisme en faveur des gros, contre les petits !

Pour en venir au fondamental, il convient de rappeler des banalités sur la douleur, sa fonction, sa perception chez soi et chez les autres animaux, humains ou pas. La douleur est un signal vital des perturbations de notre organisme, et l’on ne peut pas vivre sans. Les très rares enfants qui naissent incapables d’en éprouver ne cessent de se blesser et mutiler gravement jusqu’à ce que mort s’ensuive. Cela dit, c’est pour les autres une expérience assez négative pour que l’on apprenne vite à l’éviter, ou à l’interrompre une fois qu’elle a joué son rôle d’avertisseur. Les circuits nerveux de la douleur remontent de la périphérie du corps vers le cerveau, à travers la moelle épinière. Ils sont communs à tous les vertébrés et ont des équivalents chez les crustacés ou insectes. Mais une différence fondamentale vient de leur interconnexion, chez les grands mammifères avec les centres nerveux qui gèrent notre pensée consciente. Des centres qui sont bien plus réduits chez les autres vertébrés, et ce d’autant plus qu’ils sont zoologiquement plus éloignés de nous. On n’en connaît pas d’équivalents chez les invertébrés. Il ne nous est donc pas possible d’imaginer la douleur subjective du homard qui bout, ni la conscience ou la représentation qu’il en a. Est-ce à dire qu’il faut y être insensible ? Sûrement pas ! Est-ce à dire qu’il faut légiférer ? Si oui, comment et jusqu’où ?

Presque tout le monde sera d’accord pour interdire l’exécution des humains par le bouillon ou les barbecues religieux, style Michel Servet, Giordano Bruno ou Jeanne d’Arc. Nos lois qui interdisent de donner la mort sous des formes non suicidaires consentantes y suffisent. Nous nous identifions à la victime et refusons sa torture que nos neurones miroirs nous font appréhender, comme si elle nous était destinée. Nous éprouvons des empathies de même type pour des mammifères supérieurs, singes et animaux familiers en particulier, dotés de centres nerveux comparables aux nôtres et auxquels nous nous identifions facilement. Mais les rats qui, cognitivement, sont souvent bien plus performants et plus proches de nous que, par exemple les chevaux, ne bénéficient en général pas de la même empathie. A cause de leur petite taille ? De leur mauvaise réputation ? Parce que ce sont des concurrents pour les ressources ?? Pourtant, il n'y a aucun doute : leur sensibilité et leur intelligence sont bien plus proches des nôtres que de celles, éventuelles, du homard. On ne peut donc pas envisager une loi rationnelle de protection du homard de la souffrance sans envisager, AVANT, une loi de protection comparable des rats et autres mammifères de tortures équivalentes. Certains veulent, depuis longtemps, faire une loi générale contre la souffrance de tous les animaux, sans considérations zoologiques, sans se rendre compte de l’absurdité de la proposition. Pour les remettre à leur place, j’avais écrit autrefois une chronique dans Charlie Hebdo, où je dénonçais « l’inadmissible génocide des charmants collemboles ». Une étude très scientifique du piétinement des tapis de feuilles dans les forêts tempérées froides humides avait en effet montré que chaque pas humain y tuait, en moyenne, huit cent de ces minuscules et mignons insectes, et en blessait sans doute encore bien plus. Pour les collemboles, chaque pas humain, c’est Alep ou Raqqa, sinon Hiroshima ! Et interdire de marcher en forêt n’est pas vraiment à notre portée…

Et puis encore, serait-il sain de légiférer contre une souffrance animale que la nature n’est pas près d’éviter ? Quand on voit la façon dont un chimpanzé, un faucon ou un simple chat traite ses proies, beaucoup d’entre nous préféreraient sans doute une courte ébullition ou une brève combustion à une longue consommation chirurgicale tranquille, à vif, sans anesthésie, digne des pires supplices ecclésiastiques moyenâgeux ! Le seul sort comparable est celui que nous infligeons aux huîtres et autres mollusques dévorés crûs, que le projet de loi ne semble pas devoir protéger. Sans doute parce qu’ils n’ont pas, comme le homard et nous, un long corps segmenté, des pattes pour marcher, et surtout deux grands yeux de part et d’autre de la face.

Sur le fond, je suis assez d’accord avec l’éthique qui consiste, dans la mesure du possible, à éviter toutes les souffrances humaines et animales inutiles. Mais autant des lois – aujourd’hui si peu respectées – s’imposent quand il s’agit des humains ou d’espèces menacées par la stupidité humaine, autant une loi générale de prévention de la souffrance animale ne pourrait être cohérente. Il est là question d’éthique individuelle, sûrement aussi d’éducation, mais la loi reviendrait à imposer, à tous, des choix individuels que l’état du monde ne justifie pas. En d’autres termes, il s’agirait de choix religieux et intolérants. En ce qui me concerne, j’ai choisi d’assumer mes choix. Consommant des crustacés, je n’hésite pas à les faire bouillir moi-même. De même qu’il m’est arrivé d’égorger les poulets que je devais manger. Les bœufs, pas encore, puisque la loi l’interdit ! Mais, quelque part, déléguer cette mission de mort me dérange un peu. Pas autant toutefois que laisser des militaires tuer en mon nom, ou bien laisser des financiers et des commerçants sans scrupules ruiner délibérément les pauvres de tous les pays…

13/10/2015

POUR OU CONTRE LE CANNIBALISME ?

Contre                                                                                                        J’aurais jamais dû conseiller à ma fille Anouk de lire l’excellent roman « préhistorique » de Roy Lewis "Pourquoi j'ai mangé mon père" ! Surtout connaissant son écriture décalée, son goût des polars, ses scrupules documentaires et sachant qu’elle vit en Corse, dans une culture bizarre. Trop tard ! Sa passion de l’exotisme et de l’écriture, sa gourmandise gastronomique et culturelle, plus un goût de la provoc (venu d’on ne sait où ?), nous valent, chez un éditeur Corse, donc suspect, « Cannibal-Tour ». Des insulaires du monde de l’enseignement (pourquoi ?) s’y font déguster, au sens strict, chez des colonisés aussi branchés qu’imprévisibles. Le tout avec des pratiques Michelin trois étoiles qu’elle a manifestement eu du plaisir à détailler. Tout ça n’était pas grave avant qu’elle ne m’invite pour un réveillon, très loin dans la montagne… D’abord, je me suis réjoui, allant jusqu’à accepter, moi l’intraitable mécréant, la perspective de la messe de minuit, des polyphonies, de la liqueur de myrte et des fromages de destruction massive qui terrorisent continentaux et autres étrangers. Mais l’insistance d’Anouk, le contexte insulaire et exotique me firent vite éprouver un certain malaise, puis un malaise certain ! Je repense à Roy Lewis, à son argumentation imparable et me trouve devant un choix cornélien : est-ce bien raisonnable de rejoindre, loin dans la montagne, dans sa tribu d’adoption, hors réseaux sans fils, l’auteure de cette apologie de l’anthropophagie humaine et cultivée ? Bien sûr, je n’en parle à personne et m’interroge : un incident est vite arrivé là-bas ! Ma curiosité me dit d’y aller, mais le souci de mon intégrité corporelle demande des garanties. J’hésite encore et confie donc ce texte à XXXX, avec mission de le publier, dès que possible et en urgence, s’il n’a pas de mes nouvelles d’ici le Nouvel an 2015.                                                                                                                Ajaccio, 24-12-2014

 

Pour : agrégé cannibale !                                                                     C’était fin juillet 1967, oral de l’agrégation de biologie. Fin de matinée, chaleur torride, jury endormi au trois quarts pour sa quatrième « leçon » du jour. Bref, la pire heure pour parler des protéines dans l’alimentation, niveau bac. Seul le président m’écoutait, les autres ronflaient. Je risquais mon va-tout en concluant, à forte voix, par cette évidence : « d’un point de vue diététique, seules les protéines humaines présentent les structures et proportions idéales pour construire et entretenir un corps humain ; ce qui nous incite au cannibalisme ! ». Rires et coups de coude du président, réveils paniqués : « qu’est-ce qu’il a dit ? ». Eh bien, ils ont ri et m’ont reçu… Merci les cannibales !

 

Abstention : Aime ton prochain comme toi-même : crû ou cuit ?        « Ceci est mon corps, ceci est mon sang… » Plutôt vampires et cannibales leurs évangiles ! Si l’apôtre et le communiant ne se sentent pas draculants, ont-ils le droit de faire du boudin avec le raisiné du p’tit Jésus ? Et s’ils n’aiment pas dieu en tartare, ont-ils le droit de faire cuire la chair ? Je voudrais vous y voir chez les cathos : essayez donc de cuire une hostie ! Chez les luthériens, au moins, la brioche est cuite, on n’attrape pas la maladie de la vache sacrée folle… Par contre, cuire le pinard dans des boyaux, ça ne le fera pas ! Tout ça pour vous dire qu’avant de rigoler du cannibalisme des autres, faudrait être plus clair avec le nôtre… Amen !