14/02/2012

Vive le GG 3 !

L'université de Genève s'est dotée d'un institut de génétique et génomique de Genève nommé iGE3 et inauguré en grande pompe la semaine passée. Il regroupe les meilleures compétences locales, depuis la biophysique des interactions cellulaires jusqu'à la clinique des maladies génétiques, la génétique des populations animales et humaines et leur évolution. Voici une entreprise prometteuse dans des domaines où l'uni a accumulé de nombreux succès de recherche depuis des décennies ! Je regrette seulement un sigle qui risque d'entraîner des confusions avec l'entreprise privée iGENEA qui vend à prix d'or sur internet, depuis Zürich, de prétendues expertises raciales relevant de ce que j'ai qualifié avec une indulgence coupable d' « astrologie génétique ». C'est pour éviter toute confusion avec cette officine, un produit Apple ou une réunion de tout-puissants que je propose le diminutif familier GG 3, plus euphonique !

Le fait que le premier dirigeant de l'entreprise ait un nom irrésistiblement grec doit être mis en rapport avec la sagesse antique et l'esprit d'entreprise des armateurs plutôt qu'avec l'actualité européenne...

Comme toute technique puissante, la génétique est potentiellement dangereuse si mise en de mauvaises mains et non contrôlée par des autorités indépendantes extérieures informées. Par précaution, le GG 3 a intégré un groupe d'éthique biomédicale expérimenté qui ne manquera pas de rappeler, en cas de besoin, l'histoire sinistre de nos disciplines, que j'ai évoquée le mois dernier sur

http://lecourrier.ch/dede

D'ailleurs, l'un des deux prestigieux conférenciers invités pour la séance d'inauguration, généticien clinicien, a fort opportunément rappelé que les traitements efficaces connus actuels des maladies génétiques devaient peu ou rien aux connaissances de pointe et avaient souvent été trouvés empiriquement par des cliniciens d'autres disciplines. Ce n'est pas que ces connaissances ne promettent pas des pistes médicales fructueuses à long terme, mais celles tentées à ce jour ont souvent plus d'inconvénients que de succès, sans même parler de coûts. Ce n'est pas la faute des chercheurs qui donnent tout ce qu'ils peuvent, mais qui se heurtent, sur les meilleurs projets, à des quantités de difficultés techniques imprévisibles. Seuls les technocrates et autres imbéciles croient que la recherche peut trouver à la demande et dans les délais impartis ! Quand un résultat est prévisible, par définition, ce n'est plus de la recherche que d'y arriver. Une petite idée à rappeler aux bureaucrates des organismes de recherche qui, depuis deux décennies, n'hésitent pas à demander les résultats « escomptés » des recherches et les applications à en attendre avant de financer les projets. On devrait systématiquement retoquer les demandes des chercheurs qui remplissent ces paragraphes !

Mais en fait, c'est souvent le contraire...

Autre discours, étonnant, celui de notre sympathique recteur qui s'est, à peu près, limité à faire un éloge dithyrambique de la compétition et de l'excellence et de leur promotion actuelle telle qu'on la fait ... en France et ... qu'on devrait la faire chez nous !

Alors là recteur, vous m'avez coupé le souffle...

Il serait bon que vous alliez d'un côté au-delà de Ferney-Voltaire pour voir la tiermondisation des universités gauloises et le naufrage d'une recherche française qui connut son heure de gloire du temps... de de Gaule, qui n'était pas spécialement gauchiste. Et puis, de l'autre, un peu au-delà de Morges où certaines stars de l'UNIL et de l'EPFL feraient passer le nabot de l'Elysée et sa pécresse pour de dangereux égalitaristes !

Au cas où vous auriez des doutes, je vous conseille de lire la pétition que font circuler les fondateurs de deux des plus grands instituts de recherche français en neurobiologie, pourtant un des domaines les plus favorisés de la recherche biomédicale française :

http://www.petitions24.net/halte_a_la_destruction_de_la_r...

Le mal ici dénoncé n'est ni français, ni suisse, ni même européen puisque c'est un système anglo-saxon à prétentions universalistes - en fait impérialistes avant tout ! - qui en est responsable à l'échelle mondiale. Le néo-libéralisme veut soumettre toute recherche et toute éducation au pouvoir de l'argent, qui ne tolère rien de se qui s'écarte de son moule idéologique ou qui innove contre les intérêts économiques du moment. Je ne vais pas écrire là dessus ici parce que Annick Stevens, philosophe à l'université de Liège et « chargée de cours » (en belge c'est le premier grade des professeurs plein temps titularisés) l'a remarquablement fait dans un texte accompagnant ... sa lettre de démission qu'elle m'autorise à reproduire ici. Lisez-le attentivement, c'est fort bien pensé et écrit, et cela vous explique pourquoi aucun des philosophes de référence de la pensée européenne ou aucun des grands découvreurs de notre histoire des sciences n'aurait la moindre chance d'être admis dans de telles institutions qui finissent d'étouffer les libertés académiques...

 

POURQUOI JE DÉMISSIONNE DE L'UNIVERSITÉ

APRÈS DIX ANS D'ENSEIGNEMENT

Par Annick Stevens

 

Plus que jamais il est nécessaire de réfléchir au rôle que doivent jouer les universités dans des sociétés en profond bouleversement, sommées de choisir dans l'urgence le type de civilisation dans lequel elles veulent engager l'humanité. L'université est, jusqu'à présent, la seule institution capable de préserver et de transmettre l'ensemble des savoirs humains de tous les temps et de tous les lieux, de produire de nouveaux savoirs en les inscrivant dans les acquis du passé, et de mettre à la disposition des sociétés cette synthèse d'expériences, de méthodes, de connaissances dans tous les domaines, pour les éclairer dans les choix de ce qu'elles veulent faire de la vie humaine. Qu'à chaque époque l'université ait manqué dans une certaine mesure à son projet fondateur, nous le lisons dans les critiques qui lui ont constamment été adressées à juste titre, et il ne s'agit pas de s'accrocher par nostalgie à l'une de ses formes anciennes. Mais jamais elle n'a été aussi complaisante envers la tendance dominante, jamais elle n'a renoncé à ce point à utiliser son potentiel intellectuel pour penser les valeurs et les orientations que cette tendance impose à l'ensemble des populations, y compris aux universités elles-mêmes.

D'abord contraintes par les autorités politiques, comme on l'a vu de manière exemplaire avec le processus de Bologne, il semble que ce soit volontairement maintenant que les directions universitaires (à quelques rares exceptions près) imposent la même fuite en avant, aveugle et irréfléchie, vers des savoirs étroitement utilitaristes dominés par l'économisme et le technologisme.

Si ce phénomène repose très clairement sur l'adhésion idéologique de ceux qui exercent le pouvoir institutionnel, il ne se serait pas imposé à l'ensemble des acteurs universitaires si l'on n'avait pas instauré en même temps une série de contraintes destinées à paralyser toute opposition, par la menace de disparition des entités qui ne suivraient pas la course folle de la concurrence mondiale : il faut attirer le « client », le faire réussir quelles que soient ses capacités (« l'université de la réussite » !), lui donner un diplôme qui lui assure une bonne place bien rémunérée, former en le moins de temps possible des chercheurs qui seront hyper productifs selon les standards éditoriaux et entrepreneuriaux, excellents gestionnaires et toujours prêts à siéger dans les multiples commissions et conseils où se prennent les simulacres de décisions - simulacres, puisque tant les budgets que les critères d'attribution et de sélection sont décidés ailleurs. De qualité, de distance critique, de réflexion sur la civilisation, il n'est plus jamais question. La nouvelle notion d'« excellence » ne désigne en rien la meilleure qualité de l'enseignement et de la connaissance, mais la meilleure capacité à engranger de gros budgets, de grosses équipes de fonctionnaires de laboratoire, de gros titres dans des revues de plus en plus sensationnalistes et de moins en moins fiables. La frénésie d'évaluations qui se déploie à tous les niveaux, depuis les commissions internes jusqu'au classement de Shanghaï, ne fait que renforcer l'absurdité de ces critères.

Il en résulte tout le contraire de ce qu'on prétend promouvoir : en une dizaine d'années d'enseignement, j'ai vu la majorité des meilleurs étudiants abandonner l'université avant, pendant ou juste après la thèse, lorsqu'ils ont pris conscience de l'attitude qu'il leur faudrait adopter pour continuer cette carrière ; j'ai vu les autres renoncer à leur profondeur et à leur véritable intérêt intellectuel pour s'adapter aux domaines et aux manières d'agir qui leur offriraient des perspectives. Et bien sûr j'ai vu arriver les arrivistes, à la pensée médiocre et à l'habileté productive, qui savent d'emblée où et avec qui il faut se placer, qui n'ont aucun mal à formater leur écriture pour répondre aux exigences éditoriales, qui peuvent faire vite puisqu'ils ne font rien d'exigeant. Hormis quelques exceptions, quelques personnes qui ont eu la chance d'arriver au bon moment avec la bonne qualification, ce sont ceux-là, les habiles médiocres, qui sont en train de s'installer - et la récente réforme du FNRS vient de supprimer les dernières chances des étudiants qui n'ont que leurs qualités intellectuelles à offrir, par la prépondérance que prend l'évaluation du service d'accueil sur celle de l'individu. Ces dérives présentent des variantes et des degrés divers selon les disciplines et les pays, mais partout des collègues confirment les tendances générales : concurrence fondée sur la seule quantité ; choix des thèmes de recherche déterminé par les organismes financeurs, eux-mêmes au service d'un modèle de société selon lequel le progrès humain se trouve exclusivement dans la croissance économique et dans le développement technique ; inflation des tâches administratives et managériales aux dépens du temps consacré à l'enseignement et à l'amélioration des connaissances. Pour l'illustrer par un exemple, un Darwin, un Einstein, un Kant n'auraient aucune chance d'être sélectionnés par l'application des critères actuels. Quelles conséquences pense-t-on que donnera une telle sélection sur la recherche et les enseignements futurs ? Pense-t-on pouvoir encore longtemps contenter le

« client » en lui proposant des enseignants d'envergure aussi étroite ? Même par rapport à sa propre définition de l'excellence, la politique des autorités scientifiques et académiques est tout simplement suicidaire.

Certains diront peut-être que j'exagère, qu'il est toujours possible de concilier quantité et qualité, de produire du bon travail tout en se soumettant aux impératifs de la concurrence. L'expérience dément cet optimisme. Je ne dis pas que tout est mauvais dans l'université actuelle, mais que ce qui s'y fait de bon vient plutôt de la résistance aux nouvelles mesures imposées que de leur application, résistance qui ne pourra que s'affaiblir avec le temps. On constate, en effet, que toutes les disciplines sont en train de s'appauvrir parce que les individus les plus « efficaces » qu'elles sélectionnent sont aussi les moins profonds, les plus étroitement spécialisés c'est-à-dire les plus ignorants, les plus incapables de comprendre les enjeux de leurs propres résultats.

Même les disciplines à fort potentiel critique, comme la philosophie ou les sciences sociales, s'accommodent des exigences médiatiques et conservent toujours suffisamment de conformisme pour ne pas être exclues de la bataille productiviste, - sans compter leur incapacité à affronter l'incohérence entre leurs théories critiques et les pratiques que doivent individuellement adopter leurs représentants pour obtenir le poste d'où ils pourront se faire entendre.

Je sais que beaucoup de collègues partagent ce jugement global et tentent héroïquement de sauver quelques meubles, sur un fond de résignation et d'impuissance. On pourrait par conséquent me reprocher de quitter l'université au moment où il faudrait lutter de l'intérieur pour inverser la tendance. Pour avoir fait quelques essais dans ce sens, et malgré mon estime pour ceux qui s'efforcent encore de limiter les dégâts, je pense que la lutte est vaine dans l'état actuel des choses, tant est puissante la convergence entre les intérêts individuels de certains et l'idéologie générale à laquelle adhère l'institution universitaire.

Plutôt que de s'épuiser à nager contre le courant, il est temps d'en sortir pour créer autre chose, pour fonder une tout autre institution capable de reprendre le rôle crucial de transmettre la multiplicité des aspects des civilisations humaines et de stimuler la réflexion indispensable sur les savoirs et les actes qui font grandir l'humanité. Tout est à construire, mais il y a de par le monde de plus en plus de gens qui ont l'intelligence, la culture et la volonté pour le faire. En tous cas, il n'est plus temps de perdre ses forces à lutter contre la décadence annoncée d'une institution qui se saborde en se trompant d'excellence.

Annick Stevens,

Docteur en philosophie,

Chargée de cours à l'Université de Liège depuis 2001.

 

15/09/2010

Tu le sens, mon gros pic de testostérone ?

Chers Auditeurs,

Vous vous éveillez en cette aube automnale.

Si la nuit fût bonne, vous sortez du sommeil dans la bonne humeur.

Mais bientôt, un petit creux, peut-être renforcé par des odeurs de boulangerie ou de café, va vous diriger vers la cuisine.

A moins qu'un autre désir ne prenne le pas, chez vous, ou celui qui partage votre couche...

C'est que vers neuf heures, un pic d'hormone mâle met les hommes en rut, si tout va bien ; plus encore si la laronne fait l'occasion !

Après des détails omis sur cette antenne, votre journée reprend, rythmée, cadencée par les appétits et les désirs.

Jusqu'à l'endormissement final, quand la fatigue et le système nerveux mettent votre corps en veilleuse.

Comprendre comment notre corps gère son emploi du temps au rythme des jours et des besoins est une grande question de biologie.

Les travaux d'Ueli Schiebler et son équipe, à l'Université de Genève, explorent ces mécanismes compliqués.

Pour faire simple, notre corps dispose d'une horloge centrale qui perçoit le temps externe par les variations de lumière...

Et puis de micro - horloges cellulaires, à sa périphérie, coordonnées par la première.

Mais comment les habitudes alimentaires créent-elles leurs propres rythmes, plus ou moins décalés de ceux de la nature ?

Une enzyme, connue pour d'autres fonctions, s'active au niveau du foie en période de jeûne et déclenche les gènes qui guident l'appétit.

Je vous souhaite donc un excellent café - croissants ou tartines.

Quant aux auditrices qui voudraient optimiser les hommages qui leur sont dus, je leur conseille d'attendre encore un tout petit peu ...

 

RSR1 15-09-2010

 

 

08:30 Publié dans rsr.ch | Tags : rythmes, éveil, sommeil, faim, recherche, université, genève, testostérone, désir, horloges | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

20/06/2010

Singer la science !

Pour exister dans leur communauté, ou pour l’impact dans les médias, les scientifiques ne cessent de bluffer. Exemple…

Une primatologue fait des tests sur des petits singes qui obtiennent des fruits par un système de trappes ouvertes ou fermées. D’autres, qui observent le schmilblick, réussissent plus ou moins le test. Notre chercheuse trouve que les femelles sont plus souvent matées et que ceux qui les imitent réussissent mieux le test que ceux qui imitent les mâles. Pourquoi pas ? Mais, dans la « très prestigieuse » revue qui publie les résultats, ceci démontre que ce sont les femelles qui transmettent les traditions locales, les mâles changeant de groupe et transmettant peu. Et puis, « bien sûr », il en va de même chez les autres singes et les humains !

On est passé d’une expérience sympa mais anecdotique, sur UNE espèce de petits singes dans des conditions artificielles, à des conclusions générales planétaires sur la transmission de la culture chez tous les singes et tous les humains… Pur délire !

Mais, dans la science du fric anglo – occidentale, notre chercheuse n’aurait pas eu ses crédits de recherche et n’aurait jamais publié dans cette revue si elle avait raconté honnêtement ce qu’elle voulait faire et ce qu’elle avait obtenu.

Ainsi, vous ne trouverez pas un projet de recherche ou un article de « prestigieuse » revue sur les virus ou les cellules qui ne prétende contribuer (…peut –être, un jour !) à guérir le SIDA ou les myopathies. Ou bien vaincre la pollution et sauver la biodiversité !

La recherche doit justifier une activité incompréhensible pour qui n’est pas dedans, gouvernants et citoyens en particulier. Elle le fait par un répertoire de belles légendes, plus souvent transmises par les mâles, puisque les chercheuses sont encore minoritaires…

 

In Siné Hebdo N° 84

10:37 Publié dans dédé siné | Tags : science, recherche, éthique, communication, financements, bluff, mensonge | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

10/06/2010

Chapeau la science étasunienne !

Le journal de l’Institut National du Cancer Etasunien publie une recherche réalisée en Floride…

Des chercheurs ont étudié l’intérêt d’opérations de promotion du port du chapeau dans les écoles !

Selon leur hypothèse décoiffante, le chapeau protègerait la peau contre les cancers dus aux rayons solaires !

22 écoles, 1115 élèves exposés à la promotion et 1378 contrôles, répartis selon des critères stricts, étaient concernés.

L’enquête aboutit à des conclusions pleines de rigueur et d’originalité.

D’abord, la promotion accroit le port du chapeau à l’école !

Par contre, une sous enquête par « auto - déclaration » - bref en demandant aux gamins ! – n’établit aucune différence hors l’école.

Enfin, sur un sous groupe de 378 élèves – il ne faut pas trop se fatiguer ! – on ne trouve pas de différence de pigmentation cutanée.

Vous retenez de cette étude bouffonne que les chapeaux n’ont servi à rien et que les élèves s’en fichaient sortis de l’école ?

Mauvais esprit !

Les sept auteurs concluent que la promotion du port du chapeau pourrait avoir des effets bénéfiques…

…et, au final, diminuer le risque de cancer !

Mais elle devrait bénéficier de la participation des parents, des professeurs et de l’ensemble de l’école…

Qui n’ont rien d’autre à faire…que de porter le chapeau !

Qui finance cette étude digne du bonnet d’âne de la médiocrité scientifique : les contribuables ou les marchands de chapeaux ?

Ce qui me rassure, c’est que malgré le rêve américain de nos autorités scientifiques, je n’ai jamais vu pire chez nous !

RSR1 9-6-2010

18:11 Publié dans rsr.ch | Tags : science, recherche, cancer, chapeau, usa | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

07/06/2010

Alzheimer frappe aussi les technologies !

Nos mémoires ne sont pas menacées que par l’usure des neurones. Des pans entiers de passé récent sont effacés par des choix technologiques aberrants, dictés par des industries et commerces sans scrupules !

Les vieux ont abandonné leurs vinyles pour écouter leur musique sur cassettes, puis CD ou DVD. Pourtant, s’ils ont encore une platine, les vinyles sont audibles cinquante ans après. Alors que bandes magnétiques et disques numériques s’effacent vite.

Des films noir et blanc et des tirages papier bien fixés se gardent un siècle. Mais, quand la couleur arrive, le noir et blanc est abandonné. Diapositives et tirages papiers émerveillent, mais virent de couleur et s’effacent en cinq mois à trente ans, selon les marques. Côté images mobiles et sonores, c’est pire ! Sous bonne clim, le cinéma noir et blanc est lisible longtemps, mais en couleur, tout s’évanouit.

Le désastre : la vidéo magnétique et ses cassettes, effacées en trois à dix ans ! Ses normes, ses formats, ses supports changent tant, par des politiques de profit à court terme, qu’il est dur de retrouver un lecteur en état de marche vingt ans après. Et rien n’est lisible si on le retrouve ! Les profits des industriels explosent, mais les matériels vont à la casse non amortis et perdent ce qu’ils devaient sauver. Chez les particuliers, des murs de cassettes VHS, vidéo 8, audio, CD et DVD. La plupart illisibles et inaudibles. Même sort prévu pour les disques durs des ordinateurs et de leurs « sauvegardes ».

Des bonds techniques ont apporté le son, puis la couleur, sur des supports pratiques. Mais aux dépens de la conservation et du suivi. Alors nos sociétés ne sauvegardent plus qu’à court terme et leurs mémoires durables sont plus pauvres que celles du siècle précédent. Des plaques de verre et des tirages jaunis montrent les militaires de la guerre de quatorze. On retrouve de belles photos noir et blanc des grands parents, mais on a perdu les siennes ou celles des parents, en couleur.

Et ces pertes de mémoire ne sont pas que le sort de privés peu avertis ! Certes, les professionnels font parfois mieux. A l’INA (Institut National de l’Audiovisuel), mémoire des télévisions, on peut revoir Desgraupes, de Gaulle, ou Claude François avant son « bain tragique », avec une qualité médiocre. Mais l’INA peut sombrer dans une prochaine charrette du service public… Les grosses usines ne sont pas à l’abri des bavures ! Un collègue de Siné Hebdo me souffle que la NASA a égaré (effacées pour recycler les bandes ?), les vidéos originales du premier débarquement lunaire. De toute façon, elle avait abandonné le matériel de lecture, dépassé ! Pour des images parmi les plus précieuses, il reste de mauvaises copies et des originaux de basse qualité. Un bonheur pour les négationnistes qui les disent bidonnées ! Comme si la NASA ne pouvait pas faire plus beau que vrai en images de synthèse…

Dans la recherche, rien n’est fait pour sauvegarder les données ou même des travaux accumulés par des milliers de chercheurs, au prix de milliards d’argent public. Les œuvres, archives et même les matériels de savants du dix-neuvième siècle sont disponibles. L’huître à propos de laquelle Lamarck et Cuvier ont polémiqué sur l’évolution avant Darwin est visible au Jardin des plantes de Paris, ainsi que ce qu’ils ont écrit à son sujet. Mais le matériel et les archives de leurs successeurs de nos jours sont souvent perdus, faute de collectes ou parce qu’on les a stockés sur des supports dégradables… dégradés. Des manuscrits à la plume et des textes imprimés de 1500 à 1900 sont lisibles, mais les encres du vingtième siècle s’effacent. Ne parlons pas des stylos à billes !

Des ethnologues et des démographes ont accumulé, par des décennies de travail, des informations sur des populations dont le mode de vie a disparu. Par exemple des chasseurs cueilleurs sur lesquels on se pose beaucoup de questions. Dans le stockage de ces données, le passage des consternantes cartes perforées aux bandes magnétiques fût un progrès dans le confort d’utilisation. Mais, même sur les systèmes professionnels, avec les changements de normes, de logiciels et la dégradation des supports, tout se perd. Alors on ressaisit, à partir de listings papier à demi effacés… ou d’un des derniers lecteurs en fonction, si un « taré » a gardé des cartes perforées au sec !

Notre société est la première qui pourrait archiver de manière durable son patrimoine scientifique et culturel. Mais les maffias commerciales et les gouvernements qu’elles contrôlent ne s’intéressent aux mémoires que s’il y a du fric à gagner. Le régime français actuel, par exemple, contrairement à la mitterrandie, méprise les archives et les bibliothèques, et, comme elle, la science et les chercheurs. La mémoire de notre époque devra peut-être plus à Google qu’à des politiques qui laissent surtout de mauvais souvenirs !

André Langaney

PS : j’ai reçu au bouclage de cet article un rapport* des académies des sciences et des techniques françaises paru la veille. Sont donc pas tous Alzheimer comme les disques durs ! C’est pas politique, plus limité et encore moins drôle que ce que je vous raconte. Ils disent qu’il n’y a pas d’autre solution que recopier tout, tout le temps ou les disques en saphir, les deux hors de prix…

Ils recommandent de lancer la recherche – merci pour la recherche !

Les japonais sont déjà sur le coup. Ça vous étonne ?

*Longévité de l’information numérique. Les données que nous voulons garder vont-elles s’effacer ? Par JC Hourcade, F Laloë et E Spitz, éd EDP

In Siné Hebdo 83,

avec un excellent encadré technique d’Olivier Marbot.

10:57 Publié dans dédé siné | Tags : mémoire, archives, images, photo, cinéma, recherche, technologies, durable, profit, court terme | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

27/03/2009

Big Brother du pauvre

Deux étranges marchés publics de l’état français ont déclenché une nuée de délires sur internet. Il s’agissait, dans les deux cas, de « veille de l’opinion », en matière d’éducation nationale pour cent mille euros, d’enseignement supérieur et recherche pour cent vingt mille. Bref, on offrait deux cent vingt mille euros à des privés pour un suivi de l’opinion des citoyens, avec analyse de ses acteurs et de son fonctionnement, sur les objectifs des ministères et leurs actions.
Contrairement à beaucoup, je ne suis pas choqué que les ministres veuillent connaître l’opinion et son évolution dans leurs domaines. Cela fait même partie de leur boulot ! Il y a, pour ça, des moyens simples dont on n’use guère sous Sarkozyzy : consultation et dialogue avec les fonctionnaires concernés, les organisations et syndicats représentatifs des étudiants, des jeunes, des élèves, des enseignants, des personnels et des parents d’élèves. C’est direct, efficace et quasi gratuit !
Au lieu de ça, on va demander à une ou deux agences à fric privées forcément nulles (pour deux cent mille balles, t’as rien dans ces milieux !) de monter des FBI du pauvre pour surveiller l’opinion !
Face à un projet aussi nul, on souhaiterait qu’il ne s’agisse que d’incompétence des sous - politiques et sous - fonctionnaires qui l’ont lancé. A moins que ce ne soit la dilution locale d’une mauvaise idée de plus de la CEE, comme le suggère un document.
On attend la liste des candidatures aux appels d’offre et le palmarès pour savoir quels copains des décideurs ou coquins récupèreront ce pourboire …

In Siné Hebdo N° 11

15:19 Publié dans dédé siné | Tags : opinion, éducation, recherche, marché, cee | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |